Amrita Sher-Gil est une éminente peintre indo-hongroise. Son style de peinture a été influencé à la fois par son éducation européenne – ayant étudié à Florence et aux Beaux Arts de Paris – et par sa culture indienne.

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illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

Amrita Sher-Gil est née à l’hiver 1913 à Budapest, en Hongrie. Sa mère, Marie-Antoinette, juive hongroise, est une musicienne classique issue d’une famille bourgeoise, et son père, Umrao, premier fils d’une famille aristocrate sikh, est un érudit en sanskrit et persan. Sa petite soeur Indira naît un peu plus d’un an plus tard.

La famille souhaite retourner en Inde – où se sont rencontrés les parents – mais la Première Guerre Mondiale qui éclate les contraint à rester en Hongrie. Des difficultés financières les poussent à s’installer chez la grand-mère d’Amrita, en banlieue de Budapest. Là-bas, les enfants jouent avec leur cousin Victor, et Amrita montre un intérêt pour le dessin dès l’âge de cinq ans.

Après la guerre, en 1921, la famille décide de retourner quitter la Hongrie pour se rendre en Inde, passant par Bombay, Delhi puis Lahore, avant de s’installer à Simla, au Nord du pays. Une fois installé-es dans leur grande maison, Marie-Antoinette se consacre à l’éducation musicale de ses filles, qui apprennent toutes deux le piano et le violon. La passion d’Amrita pour le dessin ne se tarissant pas, sa mère engage un professeur qui la pousse encore plus à approfondir son travail.

En 1923, la famille fait la connaissance d’un sculpteur italien et Marie-Antoinette, qui parle italien couramment, décide d’emmener ses filles à Florence pour les exposer à l’art de la Renaissance et à la langue italienne. Là-bas, Amrita fréquente une école d’art dirigée par des catholiques, où elle manque d’être expulsée pour avoir dessiné un nu. Elle n’apprécie pas du tout cette école et pour diverses raisons, cinq mois après leur arrivée en Italie, Marie-Antoinette retourne en Inde avec ses filles.

À Simla, Amrita est à nouveau envoyée dans une école tenue par des soeurs, ce qu’elle supporte mal. Elle écrit alors à son père une lettre lui disant qu’elle est athée, mais la lettre est interceptée par la Soeur Supérieure, ce qui lui vaut d’être renvoyée.

Amrita passe son adolescence à être encouragée dans son art par ses proches. Suite à divers conseils d’artistes et d’amis, l’idée de la faire étudier à Paris se concrétise de plus en plus. Ses parents sont un peu réticents à l’idée de retourner dans cette Europe qu’ils ont quittée, mais en 1929, la décision est prise : ils quittent l’Inde pour la France afin de donner à Amrita toutes les chances de percer en tant qu’artiste.

Amrita a donc 16 ans à son arrivée à Paris. Sa famille emménage près des Champs-Elysées. Elle profite au maximum de tout ce que la ville a à lui offrir artistiquement, et se met à apprendre le français. Elle peut alors se mêler à la vie sociale parisienne dans le Quartier Latin, se créant un cercle d’ami-es artistes et intellectuel-les.

Elle rentre dans l’école des Beaux Arts de Paris. Entre 1930 et 1932, elle peint plus de 60 toiles, en majorité des portraits et des auto-portraits à l’huile. En 1932, elle est la première peintre asiatique à être exposée au Grand Salon, avec sa peinture « Jeunes Filles ». Son style est alors influencé par Gauguin, Picasso, Suzanne Valadon…

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Jeunes filles, 1932

Au lieu de s’intéresser au glamour parisien, Amrita préfère parfois peindre ses « dessous sordides ». Dans sa peinture de 1933 « La modèle professionnelle », elle choisit une modèle vieillissante qui souffrait de tuberculose, faisant ressortir sa tristesse et sa maladie.

 

Durant ses études aux Beaux Arts, Amrita est en collocation avec son amie Marie Louise Chasseny et a une vie sociale très développée. Alors qu’elle est de passage en Hongrie, où elle retourne régulièrement, une rumeur enfle : elle serait dans une relation lesbienne avec Marie Louise, influencée par l’ambiance parisienne sulfureuse. Les deux jeunes femmes nient cela, et Amrita se justifie auprès de sa mère dans une lettre : « (…) je n’ai jamais eu de relation amoureuse avec Marie Louise, et je n’en aurai jamais. (…) Je confesse que je pense autant que toi aux désavantages des relations avec les hommes (…) Mais comme j’ai besoin de soulager ma sexualité physiquement d’une manière ou d’une autre (…) je pensais commencer une relation avec une femme si l’opportunité se présente ». Cette opportunité arrive peu après sous la forme d’Edith Lang, une pianiste qui devient l’amante d’Amrita.

Inquiète pour sa fille, Marie-Antoinette décide de lui chercher un mari. Elle le trouve rapidement : Yusuf Ali Khan est le fils de riches nobles indiens, il est cultivé et bien élevé. Amrita est convaincue et accepte de se fiancer, mais le jeune homme se révèle infidèle.

Amrita entretient aussi une relation étroite avec son cousin Victor, dont elle a toujours été très proche. Elle lui écrit des lettres lui racontant sa vie à Paris, et leur relation est presque amoureuse, ce que les parents d’Amrita n’apprécient pas. Les fiançailles avec Yusuf sont rompues. En 1934, elle décide de retourner en Inde et fait un détour par la Hongrie pour voir Victor ; mais ce dernier fréquente une autre femme. Là-bas, Amrita découvre être enceinte. Elle ignore l’identité du père. Elle avorte clandestinement (un avortement probablement exécuté par son cousin, qui étudie la médecine) et tombe très malade, ce qui la fait passer plus d’un mois à l’hôpital.

En août 1934, Amrita écrit à ses parents qu’elle souhaite retourner en Inde, car elle a l’impression que cela servirait à son développement artistique. Son père tente de l’en dissuader, arguant que son comportement « immoral » à Paris pourrait ternir la réputation des Sher-Gil. Cependant, la décision d’Amrita est prise, et elle retourne en Inde en décembre 1934 accompagnée de ses parents, qui retournent s’installer à Simla.

Ce retour en Inde marque profondément la peinture d’Amrita. Elle s’immerge dans la culture indienne et se met à porter exclusivement des saris. En Europe, son style était très influencé par la peinture occidentale, mais en Inde elle commence à se passionner pour les cultures artistiques indiennes : la peinture Pahari, la peinture Moghole, les fresques des grottes d’Ajantâ… Les couleurs qu’elle utilise sont plus vives et chaudes, ses personnages plus sombres et plus délimités par d’épaisses lignes. Elle se met à peindre les personnes de l’Inde rurale avec empathie, et en particulier les femmes, retranscrivant leurs émotions, leur ennui, leur isolation. « C’est leur sincérité, leur noblesse et leur dignité qui m’attire… ce sont ces personnes que je souhaite représenter ».

 

À l’été 1935, Amrita s’entend mieux avec ses parents et elle retourne vivre à Simla avec eux. Puis en 1936, elle se rend à Saraya chez d’autres membres de sa famille, où elle peint notamment son oncle. C’est cette année-là que son travail commence à être bien reconnu : elle gagne deux prix et plusieurs articles de presse lui sont consacrés. En novembre, elle expose à Bombay. C’est un grand succès, qui l’aide artistiquement et dans sa carrière, mais malheureusement – comme beaucoup d’artistes à cette époque et encore aujourd’hui – cela ne lui permet pas de gagner beaucoup d’argent.

Après cette exposition, elle voyage avec un ami artiste – qui a aussi exposé à Bombay – dans l’Inde du Sud, ce qui la marque beaucoup. La dernière étape du voyage est à Cochin, où elle découvre les fresques du Palace Matancherri. Elle écrit à son père « J’ai vu beaucoup de fresques admirables à Cochin… assez différentes en style, mais égalant parfois en qualité les fresques d’Ajantâ. Il y avait beaucoup de représentations de scènes érotiques, et même du processus de la naissance chez les humains et chez les animaux. »

Après ce voyage, Amrita expose à Allahabad puis à Lahore. Les expositions ont beaucoup de succès, elle est acclamée par les critiques et ce personnage de femme peintre suscite la curiosité, mais malheureusement le succès financier n’est toujours pas au rendez-vous.

En 1938, Amrita commence à penser au mariage. Elle a 25 ans et craint de finir « vieille fille ». Elle repense à Victor, qui est toujours en train d’étudier à médecine en Hongrie, et à qui elle se sent destinée. Par lettres, ils décident qu’elle ira en Hongrie le temps qu’il finisse ses études, mais Amrita insiste pour qu’ils reviennent en Inde par la suite, arguant qu’elle ne parvient pas à peindre autre part. Cette nouvelle ne passe pas très bien auprès des parents d’Amrita : pour une raison inconnue, Marie-Antoinette n’apprécie pas Victor, quand à Umrao, il s’oppose à ce mariage parce que Victor est le cousin germain d’Amrita – en Inde, le mariage entre personnes du même sang n’est pas accepté. Mais ils finissent par accepter le désir de leur fille, et Amrita part en juin 1938 pour la Hongrie.

Malheureusement, la guerre se prépare et Victor est appelé au devoir militaire à Kiskunhalas, au Sud de la Hongrie. Lors d’un week-end de congé, il revient à Budapest, où le mariage est fait : une cérémonie civile simple. Le jour suivant, Victor retourne à Kiskunhalas. Heureusement, il est assigné au corps médical et n’est donc pas envoyé au front. Amrita le rejoint peu après. Dans le village, elle fait des croquis et peint des paysages, et ils vivent chichement sur la paye de Victor. En 1939, la situation politique s’empire grandement et les frontières pouvant être fermées à tout moment, le couple quitte la Hongrie précipitamment, avec l’aide financière de membres de leur famille.

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Two girls, 1939

De retour en Inde, à Saraya, Amrita traverse une période difficile. Elle ne parvient toujours pas à gagner sa vie avec sa peinture, et la scène artistique semble ralentie, voire stoppée, par la guerre en Europe. Victor trouve un travail de médecin, mais leur situation financière n’est pas au beau fixe. La santé mentale d’Amrita se dégrade, et son mari et elle s’éloignent un peu. Mais elle continue à peindre.

À l’été 1941, le couple décide de se changer les idées en déménageant à Lahore. Cela améliore le quotidien d’Amrita, qui découvre que la vie artistique y est plus active qu’à Saraya. Leur nouvel appartement est agréable, et Victor a du travail. Ils commencent à avoir une vie sociale développée, invitant des ami-es chez eux, organisant des soirées.

Fin octobre, Amrita décide d’organiser une exposition de ses oeuvres au hall de la Ligue Littéraire de Punjab pour mi-décembre. Elle est épanouie et se met à peindre de nouveaux tableaux avec enthousiasme.

Mais malheureusement, le 3 décembre, Amrita se sent mal et passe la journée au lit. Victor tente de la soigner en vain… Elle tombe dans le coma.

D’autres médecins sont appelés, mais c’est trop tard : elle meurt le 5 décembre 1941, à l’âge de 28 ans.

Les causes de ce décès ne sont pas identifiées, mais des hypothèses ont été élaborées : peut-être est-elle morte d’un avortement fait par son mari, ou d’une septicémie. La mère d’Amrita, quant à elle, accuse Victor de l’avoir tuée. Ayant toujours été fragile psychologiquement, elle est hantée par cette mort, et se suicidera en 1948.

L’oeuvre d’Amrita Sher-Gil est un trésor du patrimoine Indien. Elle a influencé des générations d’artistes après elle, et ses peintures sont exposées au Musée de Lahore et à la Galerie Nationale d’Art Moderne à New Dehli. Le centre culturel Indien à Budapest porte son nom. Le fils de sa soeur, Vivan Sundaram, est un artiste contemporain renommé, et il entretient la mémoire de sa tante notamment à travers son art.

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