Niki de Saint Phalle est une artiste majeure du XXe siècle. Sa pratique a été pluridisciplinaire, mêlant dessin, peinture, performance, volume, sculpture, mais elle est surtout connue pour les Nanas, ses grandes sculptures colorées de femmes aux formes marquées, luisantes et couvertes de motifs colorés.

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illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

Catherine Marie-Agnès Fal de Saint-Phalle est née en octobre 1930 à Neuilly-sur-Seine. Elle est la deuxième enfant d’André et Jacqueline, un couple aristocrate franco-américain. Jacqueline vit une grossesse tourmentée : elle découvre l’infidélité de son mari, et dans le même temps, celui-ci perd énormément d’argent lors du crash de Wall Street en 1929. Elle gardera envers sa fille un ressentiment très intense, lui disant que les problèmes du couple « étaient de sa faute ».
Catherine passe sa petite enfance entre la France et les Etats-Unis, élevée principalement par ses grand-parents, puis en 1937 la famille s’installe définitivement à New York dans l’upper east side. Sa mère la surnomme « Niki », ce qui deviendra plus tard son nom d’artiste. À la maison, l’ambiance est violente ; l’éducation donnée aux enfants est stricte, bourgeoise, religieuse et machiste.
L’été de ses onze ans, son père la viole. « Chaque été, mes ­parents louaient une maison à la campagne, à quelques heures de New York. Chez nous, la morale était partout : écrasante comme la canicule. Ce même été, mon père – il avait 35 ans – glisse sa main dans ma culotte, comme ces hommes infâmes, dans les cinémas, qui guettent les petites filles. J’avais 11 ans et l’air d’en avoir 13. […] Il y eut plusieurs scènes de ce genre. »
Niki n’en parle à personne, gardant le poids du secret. « Ce viol me rendit à jamais solidaire de tous ceux que la société et la loi excluent et écrasent. Puisque je n’étais pas encore parvenue à extérioriser ma rage, mon propre corps devint la cible de mon désir de vengeance. Solitude. On est très seul avec un secret pareil. Je pris l’habitude de survivre et d’assumer. »
Elle fréquente des établissements catholiques où elle se démarque par son effronterie, notamment au collège, dont elle se fait virer après avoir peint en rouge les feuilles de vigne dissimulant le sexe des statues.

À l’âge de dix-huit ans, elle tombe amoureuse d’un ami d’enfance, Harry Matthews, et l’épouse – d’abord un mariage civil, puis un mariage religieux à l’église française de New York sur insistance des parents.
Le couple rejète leur éducation bourgeoise et a pour ambition de vivre une vie plus simple et artistique. Leur premier enfant, Laura, naît en 1951. En 1952, la famille déménage à Paris et voyage en Europe. Niki fait du mannequinat et figure entre autres dans les pages de Vogue, Elle et Harper’s Bazaar. Mais son but est de devenir une artiste, une ambition que ses parents rejètent.
Niki et Harry ont des amant-es chacun de leur côté en 1953, alors qu’ils vivent à Nice. Niki supporte mal cette situation et commence à avoir des idées noires. Elle se rend compte que la vie qu’elle a voulu fuir n’est finalement pas si loin : elle s’est mariée jeune, est mère jeune, reste dans un environnement bourgeois, n’est pas prise au sérieux par son entourage. Lorsque Harry découvre un tas de couteaux, rasoirs et ciseaux sous un matelas, il l’amène à une clinique psychiatrique. Elle y subit des électrochocs et des traitements à l’insuline, ce qui affectera sa mémoire.
Mais c’est aussi dans cette clinique que, débarrassée des tâches quotidiennes du foyer, elle laisse libre court à sa création artistique, encouragée à peindre par le personnel. « J’ai commencé à peindre chez les fous… J’y ai découvert l’univers sombre de la folie et sa guérison, j’y ai appris à traduire en peinture mes sentiments, les peurs, la violence, l’espoir et la joie. »
À sa sortie de l’hôpital, après six semaines d’internement, elle reçoit une lettre de son père qui est plein de remords : « Tu te rappelles que, lorsque tu avais 11 ans, j’ai essayé de faire de toi ma maîtresse ? ». Chamboulée, Niki la montre à son psychiatre… qui décide de la brûler. « Votre père est fou. Rien ne s’est passé. Il invente. Un homme de son milieu et de son éducation religieuse ne fait pas cela. »
Niki tente de tourner la page. «  Je voulais pardonner à mon père d’avoir essayé de faire de moi sa maîtresse lorsque j’avais onze ans. Mais dans mon cœur il n’y avait qu’une rage et une haine farouche. »

En 1954, lors d’un job de mannequinat à Paris, elle rencontre le peintre Hugh Weiss. Il l’encourage à continuer à peindre et devient son mentor, la déculpabilise de ne pas avoir eu d’éducation artistique technique et conventionnelle.

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Portrait de famille, 1954-55

Harry et Niki déménagent en Espagne, où naît leur fils Philip en 1955. C’est là que la jeune femme découvre le travail de l’architecte Antoni Gaudì. Elle est particulièrement marquée par la visite du parc Güell. « j’ai eu l’impression qu’un rayon de lumière me frappait et m’ordonnait : ‘Tu dois faire quelque chose où les gens se sentiront heureux. Tel est ton destin !’ »
Les peintures de cette période consistent de portraits de sa famille et de ses ami-es, d’autoportraits, de scènes sur la plage, de fêtes. Puis petit à petit, elle incorpore des éléments précis et répétitifs : soleils, lunes, cathédrales, animaux, monstres, déesses ; l’image a toujours une forme féminine en figure principale. Influencée notamment par Gaudì, elle incorpore dans ses peintures des pierres, de la céramique, des bouts de miroir ou de verre ou encore des feuilles mortes. Petit à petit, ses travaux deviennent comme des mosaïques. La violence y est de plus en plus omniprésente. « Il y avait beaucoup d’agression en moi qui commençait à sortir ; j’ai commencé à mettre ma violence dans mon travail. J’ai fait des reliefs de mort et de désolation. Je commençais à descendre en Enfer. »

À la fin des années 50, la colère et la noirceur sont nettement visibles dans ses oeuvres. Elle accumule pistolets, couteaux, poupées mutilées, ongles. Son travail est influencé par sa rencontre avec les artistes de l’avant-garde à Paris (Yves Klein, Marcel Duchamp, Jackson Pollock, Willem de Kooning…). Elle se dédie totalement à la création.

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Night Experiment, 1959

En 1960, Harry et Niki décident de se séparer à l’amiable. C’est Harry qui a la garde des enfants, à qui elle rend visite de temps en temps. « Ce fut la plus difficile, la plus pénible décision de ma vie parce que j’aimais ma famille. Je devais malgré tout suivre mon rêve et faire de mon travail la seule priorité. J’avais vu la frustration de ma propre mère. Elle pouvait à peine s’exprimer et, à la place, elle ‘dévorait’ sa famille. Je ne voulais pas faire la même bêtise. »

Elle commence à fréquenter Jean Tinguely, un sculpteur Suisse qui travaille avec des objets trouvés et crée d’étranges mécanismes. Ensemble, ils parlent de leur travail et s’encouragent mutuellement. « J’ai parlé à Tinguely de cette vision que j’avais de faire saigner une peinture en lui tirant dessus : de véritables balles perceraient des bas reliefs en plâtre et toucheraient les sacs et boîtes de peinture intégrées en-dessous, provoquant l’explosion de la peinture. (…) Ce n’était pas seulement excitant et sexy, mais aussi tragique, comme si on était témoin d’une naissance et d’une mort en même temps. »

Tandis que de nombreux « Shooting Paintings » sont abstraits, d’autres ont une forme humaine, créant une ambiance morbide. Niki organise des séances de tir en public. Ces oeuvres-performances rencontrent un franc succès et se tiennent à Paris, Stockholm, New York, Los Angeles, Berlin et Milan, apportant à l’artiste une reconnaissance internationale.

« En 1961, j’ai tiré sur : papa, tous les hommes,

Les petits, les grands, les importants, les gros, les hommes, mon frère,

La société, l’Eglise, le couvent, l’école, ma famille, ma mère,

Tous les hommes, Papa, moi-même.

Je tirais parce que cela me faisait plaisir

Et que cela me procurait une sensation extraordinaire.

Je tirais parce que j’étais fascinée de voir le tableau saigner et mourir.

Je tirais pour vivre ce moment magique.

C’était un moment de vérité scorpionique.

Pureté blanche.

Victime.

Prêt ! A vos marques ! Feu !

Rouge, jaune, bleu,

La peinture pleure, la peinture est morte. J’ai tué la peinture.

Elle est ressuscitée. Guerre sans victime ! »

Après cette période qui lui permet d’exorciser sa violence et d’être reconnue par ses pairs artistes (elle est la seule femme dans le cercle des Nouveux Réalistes), elle se met à sculpter des formes féminines, à accumuler des symboles féminins (coeurs, femmes donnant naissance, prostituées et mariées). « De la provocation, je suis passée à un monde plus intérieur, plus féminin. »

Mais c’est avec les Nanas, les travaux pour lesquels elle est la plus connue aujourd’hui, qu’elle représente des femmes glorifiées, puissantes. Les Nanas sont d’abord faites de papier mâché et de laine, puis de résine. L’inspiration vient de la grossesse d’une amie de Niki, Clarice Price. Ces Nanas sont monumentales, dansent, semblent pleines de joie et d’audace, peintes en des couleurs vives et éclatantes. Présentées par la galerie Alexander Iolas en 1965, elles sont ensuite montrées dans des performances, expositions et des théâtres dans toute la France.

Benedicte, 1965
Benedicte, 1965

Le succès est tel qu’en 1966, le Moderna Museet de Stockholm lui commande une Nana colossale, dont l’intérieur pourrait être visité. « J’allais construire la plus grande Nana de toutes ; une formidable déesse Païenne. Je l’ai peinte avec les couleurs très lumineuses et pures que j’ai toujours utilisées et aimées. Je savais que j’entrais dans le pays sacré du mythe. Elle était comme une immense déesse de la fertilité qui recevait, absorbait, dévorait 100000 visiteurs, confortablement, dans sa générosité et son immensité. Elle était la plus grandiose salope du monde ; il y avait quelque chose de magique en elle. Le taux de natalité à Stockholm a augmenté cette année-là ; ça lui a été attribué. » La Nana, nommée Hon (Elle en suédois) n’exista que trois mois mais eut un grand succès, attirant les foules au musées, et élevant encore plus la réputation de Niki de Saint-Phalle.

En 1967, elle crée avec Tinguely Le Paradis Fantastique sur le toit de l’immeuble du pavillon français de l’exposition universelle à Montréal. Il s’agit d’un ensemble de six sculptures animées et de six machines, un « combat amoureux » entres ses Nanas, ses animaux, et les machines de Tinguely.
Depuis qu’elle avait visité le parc Güell en 1955, elle avait rêvé d’un jour faire à son tour un parc, qui serait «  un dialogue entre sculpture et nature, un endroit où rêver, un jardin de joie et de fantaisie, où les gens viendraient pour être inspiré-es, diverti-es, ensorcelé-es ». Ce projet germe dans sa tête dans les années 70. Son amie Marella Caracciolo l’aide à réaliser cette ambition en mettant à sa disposition un terrain en Toscane, permettant à Niki de créer le Jardin des Tarots. Le thème choisi est celui des cartes de Tarot, avec 22 personnages dans lesquels on peut se déplacer. Le travail est long est fastidieux, mais plein d’enthousiasme et de ténacité. Niki réunit des fonds en sollicitant ami-es et mécènes, mais c’est un parfum éponyme, dont elle a dessiné la bouteille, qui lui permet de lever un tiers du montant nécessaire. La création du jardin prend 15 ans. Parallèlement à d’autres projets, comme une première exposition au Japon, un film ou encore la Fontaine Stravinsky (près du Centre Pompidou, en collaboration avec Tinguely), Niki s’adonne à corps perdu dans la création du jardin, faisant face aux problèmes administratifs, financiers, mais aussi physiques : à force de sculpter, des crises d’arthroses provoquent chez elle une difficulté à marcher et des mains presque immobilisées. « J’ai regardé mes mains devenir déformées, la maladie progresser (…) La beauté de l’horreur. Je ne pouvais quasiment plus sculpter. Seule mon imagination restait – et mes yeux ». Elle collabore sur ce projet avec d’autres artistes, céramistes, jardiniers. « Rien ne pouvait m’arrêter. En fait, l’art a plus à voir avec l’obsession qu’avec le talent. »

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Le Jardin des Tarots (photo)

En 1986, elle s’engage contre le SIDA en créant un livre en collaboration avec Silvio Barandun, écrivant et illustrant « AIDS : You Can’t Catch It Holding Hands » (le choix du titre français est « SIDA : c’est facile à éviter »). C’est un combat qui lui tient à coeur, elle crée aussi un film d’animation préventif avec son fils Philip en 1990, et un timbre postal suisse « Stop AIDS / Stop SIDA » en 1994.

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En août 1991, Jean Tinguely meurt d’une soudaine crise cardiaque. Bien qu’ils ne formaient plus un couple depuis plusieurs années, ils étaient restés très proches, et collaboraient artistiquement. En sa mémoire, Niki crée ses premières sculptures cinétiques, qu’elle baptise « Méta-Tinguelys ». Elle produit aussi une série de « Tableaux Eclatés » : quand un-e visiteurse approchait, un photodétecteur déclenchait un moteur qui séparait les éléments de l’image.
En 1994, elle publie « Mon Secret », une lettre écrite à sa fille Laura, où elle décrit l’inceste qu’elle a vécu dans une écriture enfantine aux lettres prenant parfois la forme de dessins-animaux. « … Ce viol subi à onze ans, me condamna à un profond isolement durant de longues années. À qui aurais-je pu me raconter ? J’appris à assumer et à survivre avec mon secret. Cette solitude forcée créa en moi l’espace nécessaire pour écrire mes premiers poèmes et pour développer ma vie intérieure, ce qui plus tard, ferait de moi une artiste. Je t’embrasse chère Laura avec beaucoup de tendresse et un regret de n’avoir pas pu te parler de tout ceci pendant que tu étais adolescente. Pourquoi c’est si difficile de parler ? »

Dans les années finales de sa vie, Niki de Saint Phalle souffre d’asthme, d’arthrite, de diverses difficultés respiratoires. Ces problèmes sont dus au matériaux chimiques qu’elle a utilisés pour ses Nanas. Elle déménage en Californie et continue à créer malgré ses handicaps. À San Diego, elle construit « Gila, maison monstre », une maison de jeux pour enfants financée par l’épouse d’un homme d’affaires.
En 1998, elle crée la série « Black Heroes » en honneur des Afro-Américain-es qui ont apporté une contribution majeure à la musique ou au sport américain, dont Miles Davis, Louis Armstrong et Josephine Baker. Elle dédicace cette série à ses arrière-petits-enfants, qui sont afrodescendant-es. Avec l’assistance de Marco Zitelli, elle complète aussi sa série de 23 animaux pour le parc de sculptures l’Arche de Noé au Zoo biblique de Jérusalem.

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Louis Armstrong, Black Heroes, 1998

Elle meurt le 21 mai 2002 après 6 mois d’hospitalisation en soins intensifs, entourée de son premier mari Harry Matthews et de ses enfants, Laura et Philip.
En 2003, le Queen Califia’s Magical Circle est ouvert de façon posthume à Escondido, en Californie. C’est un parc de sculptures de douze acres qui porte le nom de Califia, guerrière amazone qui fait partie de l’histoire et de la culture de la région. Il est composé d’un mur circulaire, d’un labyrinthe construit, et de dix grandes sculptures entourées d’arbres et de végétation.

sources utilisées pour ce texte :
http://www.esprit-de-femmes.com/niki-de-saint-phalle-la-revolte-a-loeuvre/
https://www.youtube.com/watch?v=-Gy0pIuaS1Q&t=887s
http://www.parismatch.com/Culture/Art/Niki-de-Saint-Phalle-une-sacree-nana-586528
http://www.deslettres.fr/lettre-de-niki-de-saint-phalle-a-fille-viol-subi-a-onze-ans-me-condamna-a-profond-isolement-durant-de-longues-annees/
https://hyperallergic.com/177324/the-darkness-behind-niki-de-saint-phalles-colorful-beauties/