Nicolas Medy est réalisateur. Vous vous souvenez peut-être de sa vidéo « Bientôt le feu » que nous avions projetée à l’occasion de notre première exposition ‘Des corps, un espace‘. On a profité de la sortie de son premier court-métrage ‘Soleils Bruns’ – une production Paradisier Zootrope – pour lui poser quelques questions et nous plonger dans son univers. Avec lui nous abordons son parcours, de la photographie au cinéma, ainsi que le versant politique de son travail filmique qui aborde l’empowerment  des subjectivités queer et/ou racisé.e.s.

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Bientôt Le Feu (2017)

Qu’est-ce qui t’as amené à la création ? Est-ce que ça a été quelque chose de progressif ou de soudain ?

En fait je ne l’explique pas trop, je pense que comme plein de gens c’est intervenu quand j’étais enfant. Je dessinais énormément, j’étais pas particulièrement doué mais j’aimais ça. Je faisais beaucoup de bande dessinée. J’ai fait de la musique longtemps ensuite, de la photo et le cinéma est arrivé un peu au milieu de tout ça de manière assez évidente sans pour autant que je l’explique. Je pense que ce sont mes premiers coups de coeur pour des films et des réalisateurs au lycée, donc assez tardivement, qui m’ont donné envie.

Tu pourrais nous parler de ces coups de coeur ?

Mes deux premiers coups de coeur au cinéma ont été pour Fellini et Almodovar. Almodovar en découvrant La Loi du Désir au lycée, son film pédé qui m’a complètement bouleversé et un peu émoustillé aussi ! Et Fellini avec Juliette des Esprits et le Satyricon ensuite. Je crois que d’un coup j’ai été en contact avec absolument tout ce que j’aimais au même endroit : le baroque, le lyrisme, l’excès, l’humour…

 

 

Tu pratiquais beaucoup la photographie avant, est-ce que tu en fais encore ? Les derniers projets qu’on a connus sont des films. Y a-t-il une raison pour ce(s) choix de médium(s) ? En y a-t-il un que tu préfères ?

Non, je ne fais plus du tout de photo depuis quatre ans. En réalité je crois que ce qui m’a le plus plu, pendant toutes ces années où je ne faisais que ça, c’était moins l’acte de photographier que celui de mettre en scène mes copines. Choisir les maquillages, les coiffures, les costumes, les cadres, les expressions et les pauses – toujours très très drama -, les décors etc. J’ai pris goût à la mise en scène grâce à la photo. Les dernières années on construisait des décors chez moi ou chez mes copines, on s’amusait de plus en plus à mettre en scène des tableaux baroques avec des coiffes, de longues robes années 80, des fleurs, des bijoux, des étoffes, des voiles, des maquillages excessifs… c’était toujours très premier degré et démodé et à la limite du mauvais goût mais super drôle. Mais il y’avait une limite à la narration dans les photos et à un moment j’ai eu envie de raconter des histoires.

 

 

C’est assez frappant ce que tu dis parce que je trouve qu’on retrouve dans tes films un certaine attention accordée à la composition. On pourrait dire qu’on voit que tu as été photographe.

Oui, sur la fin en photo je me souviens que j’ai délaissé le portrait pour des mises en scène en extérieur proche de tableaux, j’avais envie de mettre en scène toujours plus de gens, dans des situations et des mises en scène toujours plus baroques. La dernière photo que j’ai fait c’est une pietà avec toutes mes copines dans des fourrures de toutes les couleurs.

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2013

On retrouve bien ce coté baroque dans tes films : ce côté excessif, des corps qui se meuvent avec parfois des gestes exagérés… C’est d’autant plus marquant que les gens que tu mets en scène sont des sujets queer et/ou racisé.e.s (noir et arabes) qu’on n’a pas l’habitude de voir mis en scène de cette manière. Qu’est-ce que ce style te permet de raconter ? Et est-ce que tu crois qu’on peut faire un lien avec cet appel au baroque et les sujets dont traitent tes films, à savoir l’identité ou plutôt les sujets qui se retrouvent aux intersections en tant que queer et racisé.e.s ?

Au début, presque la majorité des copines que je photographiais étaient blanches et au fur et à mesure que je questionnais mon identité il s’est produit comme un glissement très spontané et j’ai commencé à intégrer des personnes queer et / ou racisées à mes photos et ce de plus en plus jusqu’à ma première vidéo Bientôt le feu. Je crois qu’on pourrait surtout faire un lien entre mon esthétique et le désir fort que j’ai de mettre en scène ces identités et ces corps d’une certaine façon : beaux, sublimés, fiers et émancipés. J’ai envie de raconter quelque chose de la volonté et du désir d’« empowerment » qui s’exprime et qui anime beaucoup de personnes de mon entourage queer et / ou racisées.

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Bientôt Le Feu (2017)

En quelque sorte, ton positionnement affecte ta manière de représenter ces sujets ? Est-ce qu’il y aura une suite à Bientôt le feu et Soleils bruns, toujours dans la continuité de cette notion d’empowerment ?

Oui je pense bien sûr, ce que mes personnages vivent j’ai l’impression de le partager un peu aussi dans les histoires que j’ai racontées jusqu’ici. Le scénario que j’écris en ce moment est un peu différent de celui de Soleils Bruns. Il est toujours question d’émancipation d’un personnage, d’un groupe, d’un rêve mais, en terme de narration, la forme que va prendre le film est assez différente de Soleils Bruns.

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Bientôt Le Feu (2017)
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Bientôt Le Feu (2017)

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Avant tu montrais pas mal ton travail sur internet (surtout avec les photos) mais tu as un peu arrêté de faire ça dernièrement. Est-ce que c’est lié au médium de la vidéo qui n’est peut-être pas pratique à montrer ? Que penses-tu des réseaux sociaux en tant que plateforme pour montrer son art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer, que ce soit via des influences ou via les retours que tu as (eu) sur ton travail ?

Il n’y a pas longtemps j’ai ressorti mes photos pour les montrer à des personnes proches qui ne les avaient jamais vues et ce sont leurs retours et le lien qu’ils ont fait entre mes photos et mon film qui m’a fait me dire que je ne m’étais pas totalement égaré. Ce que je veux dire c’est qu’une fois que j’ai arrêté la photo je n’étais plus très à l’aise avec ce que j’avais fait et du coup j’ai tout supprimé sur internet. Mais oui, a priori la plupart des films ne sont pas réalisés à destination d’internet, ils sont pensés et fabriqués pour un espace précis, la salle de ciné qui possède techniquement les capacités de montrer, de voir et d’entendre fidèlement le film. Ce qui ne m’empêche pas de penser que les réseaux sociaux constituent un espace dynamique et inédit pour partager ses productions quelles qu’elles soient, certaines formes d’art s’y prêtent plus c’est tout. J’aime bien Instagram et je m’en sers en moodboard par exemple ; c’est une manière de communiquer sur mon film. Ils ne modifient pas ma manière de créer mais parce qu’ils accélèrent et facilitent les rencontres ils ont forcément un impact. J’ai d’abord « rencontré » plusieurs acteurs.rices de Soleils Bruns sur Facebook par exemple grâce à un ami qui nous a mis en lien.

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Soleils Bruns, 2018

Est-ce que tu as des noms d’artistes, de vidéastes / réalisteur.ices qui t’inspirent ?

Plein ! Je vais m’en tenir au cinéma sinon ce serait beaucoup trop long je ne vais pas m’en sortir. J’adore entre autres Dario Argento, Derek Jarman, Mario Bava, Jean Rollin, Julie Dash, Rainer Werner Fassbinder, Isaac Julien, Harry Kümel, Brian de Palma, John Waters, Kenneth Anger, Jesus Franco, Marlon Riggs, James Bidgood et Jean Genet… j’ai découvert récemment Schroeter et surtout Paul Vecchiali qui me passionne.

Retrouvez Nicolas Medy sur instagram @nicolas_medy