Sister Rosetta Tharpe est une musicienne Noire américaine qu’on surnomme « la marraine du rock’n’roll ». Pionnière de la guitare électrique, elle était extrêmement douée et a influencé nombre d’artistes dans leur manière de jouer de la guitare, de chanter et de rythmer la musique.

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illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

Rosetta Nubin Atkins est née en 1915 à Cotton Plant, dans l’Arkansas. Ses parents, Katie et Willis, étaient cueilleurs de coton.
On sait peu de chose de son père, si ce n’est qu’il était chanteur. Sa mère était également musicienne, pasteure évangéliste dans la Church of God in Christ (Eglise de Dieu en Christ), elle chantait et jouait de la mandoline.
La musique était fortement encouragée par cette Eglise, et vue comme une manière d’amener les gens à la foi.
Encouragée par sa mère, Rosetta commence à jouer de la guitare et à chanter à quatre ans. Elle est une génie de la musique et impressionne toustes celleux qui l’écoutent. À l’âge de six ans, elle voyage avec sa mère dans le Sud de l’Amérique, au sein d’une troupe évangélique. Au milieu des années 20, la mère et la fille s’installent à Chicago, où se rencontrent le blues venu du Mississippi, et le jazz de la Nouvelle Orléans. Les concerts de son Eglise sur la rue 40th font de Rosetta une star locale. Ces représentations forgent son sens du spectacle, lui apportent le bonheur d’être sur scène.
Tout le long de son adolescence, connue sous le nom de Sister Rosetta, elle voyage avec sa mère pour jouer dans les Eglises. « Rosetta regardait vers le haut, comme si elle voyait Dieu, comme si elle communiait avec Lui, plutôt qu’avec un être humain ».

Lorsqu’elle a 19 ans, sa mère la marie avec un pasteur de leur Eglise, Thomas Thorpe. Le mariage ne se passe pas très bien : Thomas utilise son talent pour ramener des gens dans son église et a une vision du couple très traditionnelle et sexiste.
Au bout de quelques années, Rosetta décide tout quitter. Elle déménage à New York avec sa mère pour commencer une nouvelle vie. Elle garde cependant le nom de famille de Thomas comme nom de scène, en changeant une lettre, transformant le Thorpe en Tharpe.

Rapidement, Sister Rosetta trouve du travail parmi les nombreux nightclubs new-yorkais, où son talent ne passe pas inaperçu. Elle est engagée au prestigieux Cotton Club, dont le public est majoritairement blanc. Les chansons que ses patrons lui font chanter changent beaucoup de son répertoire religieux : on y évoque surtout des relations avec des hommes… et cela fait scandale dans son Eglise. Mais cela n’arrête pas Rosetta ; elle souhaite concilier sa foi et son amour du show-business et de la scène.

Elle est attachée à son répertoire du gospel, et ses représentations sont complètement inédites : être une femme Noire, chanter des chansons spirituelles dans des nightclubs pour un public non croyant, accompagnée de musiciens (hommes) de jazz et de blues, c’est quelque chose qui à la fois fait scandale et fascine.
En 1938, accompagnée par l’orchestre de jazz de Lucky Millinder, elle enregistre un premier disque chez Decca Records, de la musique mélangeant les rythmes du gospel et un tempo rapide et entraînant. Cependant, la clause du contrat l’oblige à chanter des chansons assez osées, comme « Tall Skinny Papa » qui la met mal à l’aise. Mais le disque est un véritable succès dont ressortent plusieurs tubes, comme « That’s All » et « My Man And I ».

Sa popularité est grandissante, et elle retrouve sa place au sein de son Eglise, qui passe outre ces scandales : les gens l’adorent, son talent est trop grand pour être boudé.
À 25 ans, elle fait partie des musicien-nes les plus populaires de son époque, dans une industrie dominée par les hommes. Elle parvient à chanter ce qu’elle veut : des chansons de gospel interprétées avec son style particulier, qui passent partout à la radio, surtout dans le Sud. Elle fait des tournées accompagnées de musiciens. Dans les années 40, elle tourne avec les Dixie Hummingbirds, une collaboration qui ne verra jamais le jour sous forme de disque mais qui a un franc succès auprès du public.
Dans la société américaine ségrégationniste, il est tabou de faire des représentations entre musicien-nes Blanc-hes et Noir-es. Une convention dont se fiche Rosetta : elle joue notamment avec The Jordanaires, qu’elle surnomme ses « four little white babies » (mes quatre petits bébés blancs).
Sa chanson « Strange Things Happening Everyday » est un de ses plus grands tubes. Les paroles critiquent l’absurdité de l’Amérique raciste ségrégationniste. Elle est enregistrée en 1944, à la fin de la guerre, à une période où l’Amérique se prétend pays d’opulence et de liberté : une cruelle ironie face au sort des Noir-es Américain-es, dont Rosetta fait l’expérience. En étant à la fois une célébrité riche et reconnue, et une personne Noire, elle se retrouve dans des situations étranges. En tournée, elle a un bus avec des lits au fond, pour pouvoir y dormir, comme elle et ses musicien-nes ne sont pas admis-es dans les hôtels. Les membres blanc-hes de sa troupe, autorisé-es dans les restaurants, y mangent et lui commandent un repas pour qu’elle et ses musicien-nes Noir-es le mangent dans le bus.

Durant ces années, Rosetta connaît plusieurs aventures avec des hommes ainsi qu’avec des femmes.
En 1946, elle va à un concert de Mahalia Jackson où chante Marie Knight, et est éblouie par le talent de la jeune femme. Elles se lient d’amitié. Rosetta l’invite à tourner avec elle. Ensemble, elles enregistre leur version de la chanson populaire de gospel « Up Above My Head », qui connaît un succès retentissant.

Les deux artistes n’ont besoin d’aucun-es autres musicien-nes pour partir sur la route : en plus de chanter, Rosetta et Marie savent jouer du piano, de la guitare et des percussions. Leur duo est très populaire. Des rumeurs de relation amoureuse se répandent sans se confirmer, mais ne ternissent pas plus que ça leur réputation. Leur talent éclipse tout.
En 1950, une tragédie frappe Marie : ses deux enfants et sa mère meurent tous les trois dans un incendie. Ce traumatisme l’éloigne de la vie professionnelle.

En 1951, Rosetta participe à un coup de pub plus que farfelu créé par deux managers : elle accepte de se marier. Le plan est d’organiser le mariage dans le stade Griffith à Washington, suivi par un concert, et de vendre des tickets à ses fans pour qu’iels viennent y assister. Le disque du concert serait enregistré par Decca Records. Si Rosetta accepte le deal, encore faut-il trouver un mari ! Elle le choisit sous la forme de Russell Morrisson, un musicien peu connu. Il propose de l’épouser et d’être son manager.
25000 personnes se rendent à ce mariage, une cérémonie qui prend la forme d’un show présenté par le pasteur. Le coup de pub booste les ventes, mais Russell, comme son premier mari, n’est pas très bien intentionné. Il profite du succès et de l’argent de sa femme. Les ami-es de Rosetta ne l’apprécient pas, mais elle restera avec lui jusqu’à la fin de sa vie.

Dans les années 50 dans le Mississippi natal de Rosetta, les jeunes musicien-nes blanc-hes commencent à s’intéresser au gospel. C’est à la mode d’aller écouter les musicien-nes Noir-es à l’église le dimanche soir. Elvis Presley fait partie de ces jeunes gens.
La musique que Rosetta jouait vingt ans plus tôt, cette manière de chanter avec tout son coeur et toute son âme, mais aussi Rosetta elle-même, sa présence sur scène, sa manière de jouer de la guitare, sa présence sur scène, auront une influence majeure sur les rockers blancs. Au début des années 60, la nouvelle génération continue à la suivre avec fascination. Bob Dylan notamment parle d’elle avec beaucoup d’admiration.

En avril et mai 1964, elle tourne en Europe au sein du Blues and Gospel Caravan avec d’autres musiciens Noirs Américains. Iels se produisent notamment à Manchester dans un cadre inédit : une station de train désaffectée où le public est d’un côté des rails, et les musicien-nes de l’autre, sous la pluie anglaise. Le concert est filmé par Granada Television. La chanteuse, alors âgée de 49 ans, crève l’écran.

En 1968, la mère de Rosetta décède après une longue maladie. Katie était toujours restée auprès de sa fille pendant toutes ces années, dans les bons moments comme dans les mauvais. Elle était la constance dans la vie de Rosetta, son pilier. Cette perte l’accable énormément.
Peu de temps après, on lui diagnostique un diabète. Sa santé se dégrade, mais elle continue à chanter. En 1970, elle tarde à aller consulter un docteur malgré une tache noire qui s’étend sur son pied, et lorsqu’elle s’y rend enfin, on doit lui amputer la jambe. Mais son énergie et son envie de vivre sont toujours là.
En 1973, alitée, elle pense que ce n’est que passager et qu’elle pourra retourner sur scène. Mais elle meurt le 9 octobre, des suites d’un AVC, à l’âge de 58 ans. C’est Marie Knight qui s’occuper de la maquiller et de l’habiller pour le cercueil ouvert.

Rosetta Tharpe est une grande artiste qui a laissé une énorme empreinte sur la musique américaine. Sa contribution majeure à l’existence du rock’n’roll n’a malheureusement pas été reconnue à sa juste valeur, l’Histoire lui ayant préféré les hommes blancs qui l’ont succédée. Heureusement, ces dernières années, on lui montre enfin de la reconnaissance, notamment avec un documentaire en 2011, et avec son introduction dans le Musée et le Panthéon du Rock and Roll (Rock and Roll Hall of Fame and Museum) le 13 décembre 2017, plus de trente ans après Elvis Presley.

 

sources :
https://www.youtube.com/watch?v=W_n0vkzc8PU
https://en.wikipedia.org/wiki/Sister_Rosetta_Tharpe
http://www.encyclopediaofarkansas.net/encyclopedia/entry-detail.aspx?entryID=1781
http://www.gibson.com/News-Lifestyle/Features/en-us/Sister-Rosetta-Tharpe–The-Untold-Story.aspx