Edmonia Lewis est une artiste Américaine qui a vécu majoritairement à Rome. Elle est la première sculptrice Noire Américaine et Native Américaine, tout genre confondus, à avoir atteint une reconnaissance internationale. Son travail est connu pour incorporer des thèmes de son héritage culturel dans un style néoclassique, sculpté dans le marbre blanc.

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illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

Mary Edmonia Lewis est née le 4 juillet 1844 dans l’Etat de New York. Son père, Afro-Haïtien, est domestique, et sa mère, une Native Américaine du peuple Chippewa, est tisseuse et artisane. Elle a un demi-frère, Samuel, issu du premier mariage de son père. Son nom Natif Américain signifie en anglais « Wildfire », qu’on pourrait traduire par « Feu de Forêt ». Ses parents meurent tous deux avant qu’elle ait atteint l’âge de cinq ans, et elle est élevée par la tribu nomade de sa mère. Enfant, elle vend avec ses tantes des mocassins, paniers et vêtements aux touristes.

En 1856, elle fréquente une école baptiste abolitionniste. « Jusqu’à mes douze ans j’ai mené cette vie nomade, pêchant et nageant… et fabriquant des mocassins. J’ai ensuite été envoyée à l’école pendant trois ans à McGrawville, mais on m’a déclarée sauvage – ils ne pouvaient rien faire avec moi. »

Son demi-frère Samuel, qui a commencé à travailler à l’âge de 12 ans, l’aide et l’encourage. En 1859, elle entre à l’université Oberlin College, qui existe alors depuis 36 ans – une des premières universités américaines à accepter les femmes et les étudiant-es non-blanc-hes. Elle est aidée financièrement par Samuel et par des abolitionnistes de son entourage. Malgré la ligne politique de l’université, Edmonia n’est que l’une de trente étudiant-es non-blanc-hes sur un nombre total de mille étudiant-es, et elle subit des brimades racistes et sexistes. Cela ne l’empêche pas de rester très motivée. « J’étais ravie d’apprendre – très enthousiaste. Je n’avais jamais rien appris. »

Mais durant l’hiver 1862, elle est accusée d’avoir voulu assassiner ses deux colocataires blanches. Les deux jeunes femmes, qui avaient bu du vin, tombent très malade, et les docteurs supposent un empoisonnement. Edmonia est accusée de leur avoir administré du poison dans l’alcool. Au début, elle n’est pas poursuivie, étant donné qu’il n’y a aucune preuve et que ses colocataires se sont rétablies. Mais la rumeur se répand vite dans la ville d’Oberlin. Un soir, alors qu’elle est en train de rentrer chez elle, elle est attaquée par des agresseurs inconnus, qui la traînent dans la champ, la frappent et la laissent pour morte. Après cette attaque, elle est arrêtée par les autorités locales, accusée d’empoisonnement.

Bien que nombre de personnes la calomnient, elle a aussi beaucoup de soutien. C’est John Mercer Langston, un ancien étudiant de l’université d’Oberlin et le seul avocat Afro-Américain de la ville, qui la représente durant son procès. Elle est acquittée par le jury. C’est une explosion de joie pour ses ami-es, qui la portent sur leurs épaules hors de la salle d’audience.

Malheureusement, cet acquittement se solde par une isolation et plus de difficultés à se faire une place à l’université. Un an plus tard, elle est accusée de voler du matériel. Encore une fois, en raison du manque de preuve, on ne la poursuit pas, mais sa réputation est ternie. La professeure principale du Cours Pour Jeunes Femmes lui interdit de se réinscrire pour le dernier semestre, ce qui l’empêche d’obtenir son diplôme et la force à quitter l’école.

En 1863, elle part pour Boston afin de poursuivre une carrière de sculptrice. Soutenue par John Keep, un membre du conseil d’administration d’Oberlin College qui l’a toujours défendue, elle est présentée à William Lloyd Garrison, un abolitionniste qui la présente à des sculpteurs déjà bien établis qui pourraient la prendre en apprentissage. Ce n’est pas facile d’être acceptée dans ce milieu masculin et majoritairement blanc, mais elle finit par être accueillie par Edward Augustus Brackett, un artiste néoclassique spécialisé dans la sculpture de bustes en marbre. Elle crée d’abord des médaillons représentant les abolitionnistes célèbres tels que John Brown ou Charles Sumner, puis des bustes en marbre blanc. Edmonia est soutenue par ce milieu, et interviewée dans des journaux de cette lignée politique. Mais elle remarque que certaines personnes n’aiment pas sincèrement son travail, et lui font des compliments simplement parce qu’iels voient cela comme une opportunité d’exprimer leur antiracisme et de faire bonne figure auprès des autres. « Je sais que les éloges ne sont pas bonnes pour moi. Certain-es personnes me font des éloges parce que je suis une fille de couleur, et je ne veux pas de ça. Je préférerais que vous me pointiez mes erreurs, parce que ça m’apprendra quelque chose. »

Après avoir appris la mort du colonel Robert Shaw sur le champ de bataille – le commandant blanc d’un des premiers régiment de soldats Noirs durant la guerre de Sécession – elle est inspirée pour sculpter son buste. Cette oeuvre est son premier grand succès. Elle en fait des copies en plâtre et en vend cent exemplaires à quinze dollars pièce, ce qui lui permet de financer son voyage à Rome en 1865.

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Buste du Colonel Robert Shaw, 1864

« Je pensais tout savoir quand je suis arrivée à Rome, mais j’ai vite découvert que je devais tout apprendre. » En Italie, elle continue à étudier le néoclassicisme, et fréquente les cercles d’artistes Américain-es, notamment Charlotte Cushman et Harriet Hosmer. Beaucoup de sculpteur-ices Américain-es vivent alors à Rome, parce que le marbre blanc y est facilement trouvable, et que beaucoup de tailleurs de pierre italiens sont à même de graver dans le marbre un modèle en plâtre fait par l’artiste. Edmonia fait preuve d’originalité en n’employant que rarement des tailleurs de pierre, travaillant presque sans assistance. Les raisons pour cela sont probablement le manque d’argent ainsi que la peur de perdre sa singularité.

Malheureusement, un bon nombre des travaux d’Edmonia à Rome ont été perdus. On sait que sa première sculpture à Rome s’appelait « The Freedwoman » (La Femme Libre), et représentant les émotions d’une esclave émancipée. La plupart de ses oeuvres ont pour thème son héritage culturel Afro Américain et Natif Américain. En 1867, elle sculpte « Forever Free » (Libre Pour Toujours). Un homme et une femme, esclaves émancipés, brisent leur chaînes, regardant vers le ciel, remerciant Dieu de leur libération.

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Forever Free, 1867

En 1872, elle sculpte « The Old Arrowmaker and His Daughter » (Le Vieux Fabriquant de Flèches et sa Fille). Cette statue de petite taille n’est pas une vision romanticisée des Natif-ves Américain-es, elle est réaliste, représentant les textures des vêtements sans les lisser comme dans une oeuvre néoclassique, et représentant les mocassins avec soin. À l’époque, représenter des Natif-ves Américain-es était assez à la mode, notamment en raison de poème « The Song of Hiawatha », écrit en 1855 par Henry Wadsworth Longfellow, dont Edmonia sculpte le buste. Edmonia profite de cette popularité pour représenter les personnages du poème avec « Le Marriage d’Hiawatha et Minnehaha » et « Hiawatha’s Wooing » (Hiawatha étant courtisée), ainsi que des bustes des personnages.

En tant qu’artiste Noire, elle préférait donner des traits européens à ses figures féminines, car sinon on prenait souvent ses oeuvres pour des autoportraits.

 

Hagar, une statue presque grandeur nature, prend un sujet biblique : la servante/esclave de Sarah et Abraham chassée par ses maîtres, abandonnée dans la nature avec son fils Ismael. « J’ai une forte sympathie pour toutes les femmes qui ont lutté et souffert. C’est pour cette raison que la Vierge Marie m’est très chère. »

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Hagar, 1875

L’artiste est aussi très douée en copie d’oeuvre, comme on peut le voir avec sa statue de Moïse, d’après Michel-Ange.

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Moise, 1875

À Rome, Edmonia apprécie que le climat soit moins raciste qu’aux Etats-Unis. « J’ai été pratiquement entraînée à Rome afin d’obtenir des opportunités artistiques, et pour trouver une atmosphère sociale où je n’étais pas constamment rappelée à ma couleur. La Terre de Liberté (Land of Liberty, c’est-à-dire les Etats-Unis) n’avais pas de place pour une sculptrice de couleur. »

Elle connaît un franc succès, allant jusqu’à recevoir 50000 dollars pour des commandes. Il est très en vogue de visiter l’atelier de cette artiste, qui devient un personnage exotique et ramené à sa race et son genre, comme on peut le voir dans ces extraits du journal romain Revolution : « Elle a l’esprit fier de ses ancêtres Indiens, et si bien qu’elle a une apparence plus Africaine, son caractère est plutôt Indien. » On constate ici des clichés raciaux rabaissant les Africain-es et fétichisant de manière romantique le caractère des « Indiens ». « Ses manières sont similaires à celles d’un enfant, simples, et tout à fait charmantes et plaisantes. » Ici, on voit une certaine condescendance due à son genre féminin, les artistes femmes étant souvent infantilisées, doublée d’un stéréotype racial, les Noir-es étant vu-es comme plus « simples » et naturellement heureux-ses, comme des enfants. Elle est aussi rabaissée, comme on peut le lire dans cette citation de l’écrivain Henry James : « Une membre de cette sororité… (Il parle ici du groupe de femmes sculptrices à Rome, ndlr) était une négresse, dont la couleur, contrastant de manière pittoresque avec son matériau (le marbre blanc, ndlr), était le facteur plaidant de sa renommée. » L’écrivain suppose ici que sa couleur de peau est la seule raison de son succès, faisant preuve de racisme et de misogynie (les femmes sculptrices étaient souvent dénigrées, remises en question et accusées de ne pas être les véritables auteures de leurs oeuvres).

Ces clichés et commentaires ne l’empêchent cependant pas d’évoluer en tant qu’artiste. « Je n’ai jamais entendu de critiques racistes à Rome. Je suis invitée partout, et je suis traitée comme si j’avais le sang le plus royal qui coulait dans mes veines. Je compte parmi mes commanditaires le Marquis de Bute, Lady Ashburton et d’autres membres de la noblesse. »

Un grand moment de sa carrière est sa participation à l’Exposition Universelle de 1876 en Philadelphie. Pour cette occasion, elle crée une sculpture grandeur nature en marbre, « La Mort de Cléopâtre ». On y voit la reine Cléopâtre tout juste morte, assise dans son trône. Son expression est digne, elle vient d’être mordue par le serpent, qui est encore dans sa main. Si la représentation de Cléopâtre est courante à l’époque, cette statue détonne en montrant Cléopâtre dans un moment après son décès, tandis que la plupart des oeuvres montrent la reine pensant au suicide ou sur le point de passer à l’acte, Edmonia explore un angle plus réaliste et cru, qualifié de d’« effroyable » et « absolument répulsif » par William J. Clark dans son ouvrage Great Americain Sculpture en 1878. Malgré tout, l’oeuvre rencontre un franc succès des critiques et du public au moment de l’exposition.

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La Mort de Cléopâtre, 1876

La carrière d’Edmonia Lewis connaît un ralentissement à la fin des années 1880, le néoclassicisme perdant en popularité. Elle continue à sculpter dans le marbre et a avoir des commandes de ses mécènes catholiques romains.

On sait qu’elle a déménagé en Angleterre en 1901, mais après cela, on perd sa trace. Il a été récemment découvert qu’elle était morte en 1907 à Londres, suite à une maladie.

« Parfois tout était sombre et la perspective était solitaire, mais quand on veut, on trouve un chemin. J’ai mis la main à la pâte, j’ai approfondi mon travail, et maintenant je suis où je suis. C’était un dur labeur, avec la couleur et le sexe contre moi, j’ai atteint le succès. C’est ce que je dis quand je rencontre mes semblables, iels ne doivent pas être découragé-es, mais travailler jusqu’à ce que le monde soit tenu de les respecter pour ce qu’iels ont accompli. »

Sources :
https://en.wikipedia.org/wiki/Edmonia_Lewis
https://americanart.si.edu/artist/edmonia-lewis-2914
https://americanart.si.edu/artwork/death-cleopatra-33878
http://edmonialewis.com/favorite_quotations.htm
https://www.youtube.com/watch?v=5e74ImAzS38
https://www.youtube.com/watch?v=VzIT_wCpnPg