Ceija Stojka est une artiste Rom autrichienne. Peintre, dessinatrice, écrivaine et musicienne, elle a commencé à créer vers l’âge de 55 ans. Son oeuvre représente notamment son expérience en camp de concentration, ayant été déportée avec sa famille à l’âge de dix ans. Elle est une figure majeure de la lutte pour la reconnaissance du génocide des Tsiganes.

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illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

Ceija Stojka est née le 23 mai 1933 à Kraubath, en Autriche. Cinquième des six enfants de Karl Wackar Horvath et de Maria Sidonie Rigo Stojka, elle porte le nom de sa mère, conformément à la loi rom. Elle passe une petite enfance très heureuse en roulotte. Ses parents, issus de la lignée des lovara, sont marchands de chevaux, et passent l’été à sillonner la campagne, et l’hiver à Vienne.

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« Voyage d’été dans un champ de tournesols », 1996, 65×50 cm, acrylique sur carton

texte écrit au dos du tableau :

Maman dit
Les champs de tournesols
C’est pour nos
enfants Wakkar (mon père)
Une joyeuse occupation
Wakkar dit à Sidi
notre maman
Regarde Sidi où sont
les deux petits
Ossi et Ceija on ne les voit pas
Où sont donc mes enfants
Sidi appelle-les donc
Et déjà ils les appellent tous
Ossi Ceija Où êtes-vous
Mais moi et Ossi rampons
sous une
grosse et grande feuille
de tournesol et pensions
Le souvenir de mon gentil
petit frère Ossi
Je le vois devant moi accroupi
avec juste sa culotte
de peau noire
Sous les fleurs de tournesol
ses petites jambes
brunes les pieds nus sur
la terre brune
Quelque part en Basse- Autriche
près de Vienne.

En 1938 et 1939, avec l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, les lois du Reich sont appliquées, dont la « lutte contre le fléau tsigane » mise en place par Himmler. Cela implique une recension et un enregistrement par les services de police, une interdiction des mariages mixtes, une interdiction pour les enfants d’aller à l’école et pour les adultes d’aller à l’armée, ainsi qu’une soumission à un impôt spécial. Beaucoup de personnes sont déportées dans des camps de travail. Sous la pression des préjugés anti-roms, la famille Stojka se sédentarise et vit à Vienne, en transformant la roulotte en cabane de bois. Le père, Karl, et les soeurs aînées, Kathi et Mitzi, travaillent à l’usine.

« Avant, quand on roulait, les vieux chantaient et racontaient des histoires et brusquement ça a basculé… Rien ne nous était plus permis, on n’avait plus le droit de faire du feu et personne ne te donnait plus rien. On sentait qu’on était devenus indésirables… C’est pour ça qu’on est allés à Vienne, dans la grande ville où mon père avait des amis, des gadjé. Trouver un bidon de lait ou des oeufs ou de la farine, c’était pas facile pour la Maman. Pour ne pas nous faire remarquer, mon père a transformé la roulotte en une maison en bois. Mais bientôt un barbelé a été posé tout autour et on n’avait plus le droit de sortir. On vivait tout le temps dans la peur, la perte, les changements. Il fallait toujours être sur le qui-vive pour qu’en cas de rafle, on puisse vite tout ramasser, partir en courant et nous cacher sous un arbre ou dans un tas de feuilles. Et puis, ils ont arrêté mon père et l’ont envoyé à Dachau. »

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« Sans Titre », 15.3.2003, 70×100 cm, Acrylique sur papier

En 1941, Karl est en effet arrêté et déporté au camp de concentration de Dachau, puis à Mauthausen. La mère, Sidonie dite Sidi, se cache avec ses six enfants. Karl meurt en 1942 au Centre de mise à mort du Château de Hartheim en Haute-Autriche. Sidi demande à obtenir ses cendres et elles lui sont envoyées par la poste. Elle les conservera soigneusement jusqu’à sa propre déportation.

Le 29 janvier 1943, un décret annonce que toutes les familles de Tsiganes doivent être déportées dans une section du camp d’Auschwitz. Le 3 mars, Ceija et sa famille sont arrêté-es et enfermé-es à la prison viennoise de Rossauer Lände.

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« Sans Titre », 1994, acrylique sur carton, 70×100 cm

texte écrit au dos du tableau :

Tu penses
que tu
ne m’échapperas pas
Je t’ai trouvée
Hi hi hi
Ceija Stojka

Iels sont ensuite déporté-es à Auschwitz-Birkenau. « Deux fois j’ai été devant les fours crématoires, une fois pendant deux jours et deux nuits, et une fois une journée entière. La deuxième fois, on était prêts. On voulait seulement que ça aille vite. Et ma mère l’a si bien dit : « Là-bas, ta grand-mère t’attend, et ton père, tout ton peuple. Ils sont déjà prêts pour nous accueillir. Ici on est seuls. Votre père n’est pas avec vous. » Elle nous ôtait la peur. On était déçus quand on nous a ramenés, parce qu’on était sûrs que ça allait arriver. »

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« Épouillage, 1944, Auschwitz. La vérité nue. Dans ce baquet de fer-blanc la poudre caustique », 6.3.2005. Encre sur papier, 24×32 cm

Le dernier de la fratrie, Ossi, meurt à sept ans du typhus.

En 1944, Ceija, sa soeur Kathi et leur mère sont envoyées au camp de concentration pour femmes de Ravensbrück où Mitzi avait déjà été déportée un ou deux mois plus tôt. Les garçons, Karli et Hansi, sont envoyés au camp de Buchenwald. « Tout nous était interdit dans cette société, sauf de mourir. Et c’était à nous de savoir ce qu’on allait en faire de ce peu de vie, si on allait mourir ou lutter. »

 

Sidonie et Ceija sont envoyées en 1945 au camp de concentration de Bergen Belsen. Les autres soeurs, Kathi et Mitzi, sont envoyées dans deux autres camps. « Quand on est arrivées là-bas, derrière ces barbelés tout neufs, qui scintillaient au soleil, les morts, c’est la première chose qu’on a vue. Ils étaient ouverts de haut en bas, vidés, il n’y avait que les côtes et la peau, toutes es entrailles manquaient, ça veut dire qu’on les avait déchirés et qu’on avait mangé l’intérieur. Il y avait tellement de cadavres, tellement… J’étais toujours assise entre les morts, c’était le seul endroit vraiment calme. On était à l’abri du vent. La Maman savait très bien où j’étais. Quand elle était fatiguée, elle venait et me prenait par la main. Pour dormir, elle rassemblait toujours un petit tas de la poussière fine qu’elle posait sous ma hanche. Ou alors on se couchait en croissant de lune, moi sur ses pieds et elle sur les miens… Mais ce qui était bien – c’était déjà le printemps, et la nature était en plein travail – c’est que sous les baraques, au bord des planches, l’herbe poussait. Vert clair ! Si haute ! Comme du lait, avec des pieds blancs ! Et j’ai dit « Mama, dik so barilas kate ! Regarde ce qu’il y a là ! » « Nevi tschar ! Gadi schai chas ! De l’herbe fraîche ! Elle est pour nous ! » Moi et le Burli on mangeait ça comme du sucre. On mangeait aussi des lacets de cuir. Quand il n’y a plus rien, tu manges tout, aussi des vieux chiffons ! Et quand on trouvait une ceinture ou une chaussure, ça c’était la belle vie !… »

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« Je meurs de faim », 1995, technique mixte sur carton, 100×70 cm

Le 15 avril, les troupes anglaises libèrent le camp de Bergen Belsen. « Lors de la Libération, il faut imaginer le cri des soldats alliés en voyant le camp ! Tant de cadavres ! Les soldats qui nous touchaient pour savoir si on était vrais, si on était vivants ! Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on vive là entre les cadavres, qu’il reste des vivants entre les morts. Et comme ils pleuraient et criaient ! Et c’était à nous des les consoler ! Au fond, ils nous ont manqué après la Libération, les morts. C’étaient nos protecteurs et ils étaient des êtres humains. Des gens qu’on avait connus. Et on n’était pas seuls parce qu’il y avait tellement d’âmes qui virevoltaient tout autour. Toujours, quand je reviens à Bergen-Belsen, c’est comme une fête ! Les morts volent dans un bruissement d’ailes. Ils sortent, ils remuent, je le sens, ils chantent, et le ciel est rempli d’oiseaux. »

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« 1945, Bergen-Belsen », 1994, Acrylique et peinture argentée sur papier cartonné, 70×100 cm

texte au dos du tableau :

Un SS avec
ruse
se camouflait
dans des habits
de prisonnier

Ceija et sa mère rentrent à pied en Autriche, mettant quatre mois à rejoindre Vienne. Par miracle, Kathi, Mitzi, Karli et Hansi ont toustes survécu. La famille met plusieurs mois à se rassembler.
Pendant quelques temps, la famille est logée dans un appartement abandonné par des nazis en fuite, mais les propriétaires rentrent et iels doivent le quitter. Leur statut de victimes de guerre n’est pas pris en compte. Iels reprennent leur vie de marchands ambulants de chevaux.

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« Sans Titre », 1995, Acrylique et sable sur papier cartonné, 69,5×99,5 cm

texte au dos du tableau :

 Il y avait des bruns et
des blonds parmi
les frères et soeurs
de maman Sidi
Maman aimait son Neusiedl
am See
et regardait fièrement son
frère Garli qui vient
de pêcher un poisson
Sidi ma maman était très
attachée
à ses parents et à ses soeurs
Sidi ma maman aimait
la vie des Romano
Elle était une femme
Romni de tout son coeur et
son âme
à cet endroit à cette époque
maman
avait 30 ans et tous ses…
vivaient encore
Elle est plus qu’heureuse
cette femme cette Tsigane
En voyant ses frères et soeurs
aller et venir à Neusiedl
am See
Mon grand-père Bedakk
et la mamie appelée Purrhi
oui ils étaient fiers
avec raison de leurs filles
Maman la première née
le 19.6 née
avec la fierté du grand 
Tsigane Bedakk
Ma mamie lui offrit encore
5 autres filles
une plus mignonne que
les autres maman puis vinrent
Mala. Rossa. Gredi. Hili.
et Schoffi. les gars Peppi
Garli
Galrli était l’aînée Peppi
le retardataire tous nés
à Jos près de Neusiedl am
See. Et où sont leurs cadavres
Personne ne le sait Ils sont
tous passés dans la machine
à exterminer d’Adolf Hitler

En 1949, Ceija donne naissance à un fils, Hojda, et en 1951 à une fille, Silvia. En 1955, elle accueille un troisième enfant, Jano. Ensemble, iels vivent à Vienne. Ceija gagne de l’argent en vendant des tissus de porte à porte, puis en 1959 elle obtient le permis pour exercer le métier de marchande de tapis sur les marchés.
Le 11 octobre 1979, son fils Jano meurt d’une overdose.

En 1985, son frère Karl revient des Etats-Unis, où il est allé vivre en 1968. Il commence à peindre son expérience des camps, et exposera dans les années 90. L’année suivante, Ceija rencontre Karin Berger, une documentariste autrichienne qui cherche à rassembler des témoignages de Roms pour un livre sur les femmes en camps de concentration. Karin l’incite à témoigner et l’aide à retranscrire ses manuscrits.
En 1988, à 55 ans, elle publie « Nous vivons cachés – souvenirs d’une Romni » – qui recevra le prix Bruno Kreisky pour le livre politique en 1993. Pour la première fois, elle chante en public ses propres compositions et des chansons traditionnelles lovera.
C’est aussi cette année-là qu’elle commence à peindre et à dessiner de manière autodidacte sur divers supports : papier, carton fin, toile. Elle expose pour la première fois à Vienne en 1991. Son travaille pictural évoque deux moments de sa vie diamétralement opposés : les années heureuses de son enfance, dans la nature, les champs, avec la roulotte ; puis son vécu en camp, représenté de manière crue et sans épargner aucun détail. Souvent, des poèmes sont écrits au dos des oeuvres. Sa manière de peindre est difficile à retranscrire en image, parce qu’elle utilise beaucoup de matière et de relief, des couleurs incroyablement vives, et parfois du sable ou de la peinture pailletée.
Son premier livre, « Voyageurs sur ce monde. De la vie d’une Romni », sort en 1992. Elle devient alors la porte-parole autrichienne de la lutte pour la reconnaissance du génocide des Roms et des Sintis, et contre la discrimination en Autriche et en Europe dont iels sont encore victimes.
Entre 1996 et 2009, ses oeuvres sont exposées dans de nombreux endroits : en Allemagne au Mémorial de Ravensbrück et à Kiel, en Autriche au Musée Juif de Vienne, et aux Etats-Unis avec l’exposition itinérante « Live-Danse-Paint, Works by Romani Artist Ceija Stojka », qui a été montrée en Californie, dans l’Oregon et dans le Vermont. Elle fait aussi des conférences au Japon, en Angleterre et en Allemagne.
Côté musique, elle sort en 2001 l’album « J’ai fait un rêve », dont elle a écrit et composé sept titres. Son fils Hojda l’accompagne à la guitare.
Elle a également reçu plusieurs Prix et Médailles pour son oeuvre humanitaire et artistique.
Karin Berger a fait deux films avec Ceija Stojka : les documentaires « Ceija Stojka, Portrait d’une romni » (1999), et « Sous les planches, l’herbe est plus verte » (2005), pour lequel les deux femmes reçoivent le prix du documentaire de la télévision autrichienne.
« Quand tu es seule, alors ça t’enveloppe. Parfois, la douleur tourne à la mélancolie. D’abord il y a la douleur, et puis ça devient si triste que j’ai envie de pleurer. Mais après, je sens l’union avec mon peuple, même si on a été tellement séparés. Il faut que tu imagines, on était un peuple qu’on a toujours et toujours considéré comme les méchants. Les migrants, les Tsiganes, qui volent, qui mentent, qui puent, ce sont des sorcières qui jettent des sorts, et je ne sais quoi d’autre encore qu’on a dit sur nous. Mais en réalité, il y avait chez nous une vie de famille où un rien suffisait au bonheur de chacun. »
Ceija Stojka meurt le 28 janvier 2013 suite à une longue maladie.

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« Sans Titre », 18.4.1999, Acrylique sur panneau de bois aggloméré, 60×50 cm

Ces dernières années, les oeuvres de Ceija Stojka ont continué à être exposées, et son travail à être honoré. En France, « Je rêve que je vis, Libérée de Bergen-Belsen » a été publié en 2016 (éditions Isabelle Sauvage). Quinze de ses oeuvres ont été visibles pour la première fois en France également en 2016, à Belfort, dans le cadre de l’exposition « Retour sur l’abîme, l’art à l’épreuve du génocide ». En 2017, une exposition monographique est organisée à la Friche Belle de Mai à Marseille. En 2018, ses poèmes sont publiés aux éditions Bruno Doucey, et son livre « Nous vivons cachés, souvenirs d’une Romni entre les mondes » aux éditions Isabelle Sauvage. Une grande exposition de ses oeuvres est présentée à La Maison Rouge à Paris.

> Cette exposition est encore visible jusqu’au 20 mai 2018 !

> Le film « Ceija Stojka, Portrait d’une romni » sera projeté à Paris au Mémorial de la Shoah le jeudi 5 avril.

 

sources :
https://en.wikipedia.org/wiki/Ceija_Stojka
« Ceija Stojka – Une artiste rom dans le siècle », catalogue de l’exposition à La Maison Rouge, FAGE éditions
Livret de l’exposition à La Maison Rouge
Les images sont tirées du catalogue de l’exposition