Alice Neel est une figure majeure de la peinture figurative nord-américaine du XXe siècle. Sympathisante communiste, engagée dans la lutte contre les discriminations de genre et de race, elle a vécu à Cuba, à New-York et en Philadelphie. Ses peintures se démarquent par leur vivacité et leur sincérité.

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

Alice Neel naît le 28 janvier 1900 à Merion Square, en Pennsylvanie, et grandit dans une ville rurale, Colwyn. Elle est la quatrième de cinq enfants, trois frères et une soeur. Son frère le plus âgé, Hartley, meurt de la diphtérie à huit ans, peu après la naissance d’Alice. Elle grandit dans une famille stricte de la classe moyenne, dans un environnement sexiste. Sa mère lui dit « Je ne sais pas ce que tu t’attends à faire dans ce monde, tu n’es qu’une fille ». Malgré cela, Alice a une personnalité tenace et dès l’enfance elle a pour ambition d’être artiste. En 1918, diplômée du lycée, elle passe un examen de la fonction publique qui lui permet d’obtenir un poste de secrétaire et de soutenir financièrement sa famille. Puis trois ans plus tard, elle intègre la Philadelphia School of Design for Women – une école qui forme les femmes aux métiers de l’art et du design.

À l’été 1924, lors d’une classe de peinture en plein air, elle rencontre le peintre cubain Carlos Enríquez. Un an après avoir obtenu son diplôme, en 1925, ils se marient.

Carlos rentre à Cuba tandis qu’Alice reste en Philadelphie, où elle travaille avec deux autres artistes.

En 1926, sur l’insistance de Carlos, elle part habiter à Cuba chez les parents de ce dernier, qui ont un niveau de vie aisé. Ils les hébergent dans un quartier proche de La Havane en attendant qu’ils trouvent un appartement. Le couple fréquente de nombreux artistes et Alice découvre l’avant-garde cubaine et finit par s’installer dans le quartier de La Víbora. Le 26 décembre 1926, Alice donne naissance à son premier enfant, Santillana del Mar Enríquez.

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Mère et Enfant (La Havane) 1926

En mars-avril 1927, le couple expose au XIIe Salón de Bellas Artes, ou leur travail connaît un franc succès. Deux de ses travaux sont également reproduits dans la « revista de avance », une nouvelle publication dans laquelle Carlos publie régulièrement des illustrations. Mais Alice ne se sent pas très bien à Cuba et elle souhaite retourner aux Etats-Unis. Elle part en mai avec Santillana pour retourner s’installer à Colwyn. À l’automne, Carlos la rejoint, et ils décident de s’installer à New York, dans l’Upper East Side, qui à l’époque est un quartier pauvre.

Alice travaille dans une librairie de Greenwich Village et Carlos travaille en tant qu’illustrateur et reporter pour revista de avance. Mais ils ont du mal à joindre les deux bouts et ils déménagent dans le Bronx.

À l’hiver 1927, alors qu’elle va presque avoir un an, Santillana meurt de la diphtérie. Elle est enterrée le 9 décembre dans le cimetière familial en Pennsylvanie.

Alice tombe à nouveau enceinte très rapidement, et donne naissance à Isabella, surnommée Isabetta, en novembre 1928. Mais elle a du mal à se remettre du décès de Santillana, et sa santé mentale se dégrade peu à peu.

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Madone dégénérée, 1930

Au printemps 1930, Carlos la quitte et confie Isabetta à sa famille à Cuba avant de s’envoler pour Paris. Alice retourne à Colwyn, où elle sombre dans une grave dépression. En octobre, elle est hospitalisée.

En janvier 1931, de retour aux Etats-Unis, Carlos lui rend plusieurs fois visite à l’hôpital. Elle en sort et retourne chez ses parents, mais fait deux tentatives de suicide en quelques jours. Elle est alors internée à nouveau. Au printemps, elle est transférée dans l’aile pour les suicidaires du sanatorium privé Gladwyne Colony. Après un temps, elle est autorisée à fréquenter d’autres patients dans l’aile principale. On l’y encourage à dessiner et peindre, ce qui ne se faisait pas beaucoup à l’époque.

Elle entretient une relation épistolaire avec Carlos, qui est de nouveau en voyage en Europe ; il s’inquiète pour elle.

En septembre, elle sort de l’hôpital. En allant rendre visite à des amis dans le New Jersey, elle rencontre Kenneth Doolittle, un marin qui aspire à être photographe. Ils s’installent ensemble à New York en 1932. Alice reprend du poil de la bête ; en 1932 et 1933, elle participe à plusieurs expositions collectives. Kenneth est héroïnomane et leur relation est compliquée et tumultueuse. Communiste, il lui présente plusieurs membres du parti.

 

En 1934, depuis Cuba, Carlos exprime le désir de renouer une relation avec Alice, mais elle refuse. Ils ne divorcent pas, mais coupent contact.

Durant l’été, Isabetta se rend à New York, où les parents d’Alice sont venus lui rendre visite. Alice entretient une relation avec son ami John Rothschild, qu’elle avait rencontré lors d’une exposition en 1932. En décembre, lorsque Kenneth découvre qu’elle le trompe, il brûle 350 aquarelles et lacère des toiles, dont « Isabetta », un portrait de sa fille nue qu’elle avait fait durant l’été. Elle le peindra à nouveau en 1935.

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Isabetta, 1935

John veut emménager avec elle, mais elle hésite et s’installe finalement seule à Chelsea. Fin 1935, elle rencontre José Santiago Negrón, un musicien. La relation avec John est finie, mais ils gardent contact et resteront bons amis. José quitte sa femme et son enfant et ils trouvent un appartement ensemble. En 1936, elle tombe enceinte de lui mais fait une fausse couche. José la quitte et retourne avec sa femme. Alice est désespérée et lui en veut, comme elle écrit dans un poème « Mais maintenant je te vois dans une lumière plus indigne / Un rat qui détale quand le bateau coule ».

José finit par revenir. Ils emménagent ensemble à Spanish Harlem, et en 1939, elle donne naissance à Richard (appelé Neel à la naissance). Richard a un problème de vision détecté à un an, et manque presque de devenir aveugle. À cette période, elle peint beaucoup de portraits de ses voisins et voisines, en particulier les femmes et les enfants. Elle vit dans une certaine précarité et fréquente des personnes qui auront une influence sur son engagement politique : travailleur-euses sociaux, enfants d’immigrés, militant-es Afro-Américain-es.

José la quitte à nouveau peu après la naissance de leur fils.

Elle rencontre ensuite Sam Brody, un photographe et réalisateur, fils d’immigrants juifs russes. Il est marié et elle ne le sait pas dans un premier temps. Sam est jaloux des relations passées d’Alice et sa violence se concentre sur Richard, qui est sans doute à ses yeux une incarnation de l’amour qu’elle a eu pour José. Malgré tout, elle donne naissance à un second fils dont Sam est le père, Hartley, en 1941. Alice dépeint la relation de Sam avec chacun de ses fils dans les oeuvres ci-dessous :

 

La vie à Spanish Harlem lui convient bien. Dans son appartement de la 108th Street, près de Central Park, elle peint ses fils, ses ami-es, ses voisin-es. Ses portraits sont colorés, souvent focalisés sur l’expression du visage ; ils ne recherchent pas à améliorer les traits mais au contraire à représenter une personne sans concession, fioritures ou faux-semblants.

Comme elle le dira en 1981 dans une conférence, « Je pense qu’il est possible de se glisser dans la peau des gens. Je crois au fait que l’on peut obtenir l’extérieur et la plus grande partie possible de l’intérieur qu’on peut inclure dans le tableau, mais les miens, ils sont toujours reconnaissables… C’est simplement qu’ils sont parfois un peu extrêmes. » ou encore « Je suis une peintre des sentiments et une peintre de la psychologie. C’est délibérément que je veux être psychologique et que je veux ressentir. »

Son père meurt en 1946, et elle le peint sur son lit de mort.

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Père Mort, 1946

En 1953, sa mère emménage avec elle suite à des problèmes de santé. Cette dernière a une forte personnalité et a également souffert de dépression durant sa vie. D’ailleurs, lors du séjour d’Alice en hôpital psychiatrique, son psychiatre avait évoqué une hypothèse intéressante : l’intérêt de l’artiste pour le portrait viendrait du fait qu’en tant qu’enfant, elle devait toujours faire attention aux réactions de sa mère pour comprendre et anticiper ses sentiments, ce qui l’a rendue très observatrice. La vie n’est pas très facile pour la famille, Alice subsistant à présent aux besoins d’une personne âgée en plus de ses deux fils préadolescents. (Sam n’a jamais vraiment emménagé, il vient simplement de temps en temps à l’appartement.)

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Dernière Maladie, 1953 (portrait de sa mère)

En mars 1954, sa mère décède.

Durant le début de ces années 50, Alice participe à plusieurs expositions, dont des expositions personnelles à New York souvent encensées par la critique. Elle vit de son art mais elle ne vend pas énormément.

En octobre 1955, des agents du FBI lui demande des entretiens : elle fait l’objet d’une enquête depuis début 1951 en raison de ses liens avec le parti Communiste. Selon ses fils, Alice leur a demandé de s’asseoir pour poser afin qu’elle fasse leur portrait, mais ils ont refusé. Dans son dossier, elle est décrite comme « une Communiste du genre romantique et bohème ».

En 1958, elle se sépare définitivement de Sam. Ils resteront cependant amis jusqu’à leur mort.

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Sam, 1958

En 1962, Alice est obligée de quitter son appartement, le propriétaire voulant rénover l’immeuble. Elle s’installe près de l’intersection entre Boradway et West End Avenue, dans un quartier proche de l’université de Columbia. L’appartement est beaucoup plus grand. Elle vit à présent confortablement, son travail commençant à être de plus en plus reconnu. Les années 60 et 70 sont marquées par son retour dans les cercles d’artistes, les mondanités, ce qui lui permet de faire plus de rencontres. Cela est du à son déménagement et au fait que ses fils sont à présent adultes.

Elle fait plusieurs expositions personnelles dans les années 60, et reçoit 6000$ tous les ans d’une mécène, une sorte de salaire qui continuera jusqu’à sa mort. Ses deux fils font des études supérieures et se marient. Elle voyage beaucoup : Mexico avec Richard et sa femme, où ils rendent visite à José, devenu pasteur épiscopal, et l’Europe avec Hartley, où ils visitent Paris, Rome, Florence, Madrid.

Suite à la grossesse de plusieurs de ses amies, elle peint beaucoup de femmes enceintes. Interrogée sur les raisons pour lesquelles elle peint ce sujet, elle répond : « Ce n’est pas que ça m’attire, c’est que c’est une réalité de la vie et que c’est négligé. Je trouve que c’est un sujet parfaitement légitime, et les gens ne le montrent jamais, sous prétexte de fausse modestie ou parce qu’ils sont des chochottes, mais c’est une réalité basique de la vie. Et aussi, plastiquement, c’est très stimulant… Je pense que ça fait partie de l’expérience humaine. Quelque chose que les primitifs représentaient, mais que les peintres modernes évitent parce que les femmes ont toujours été représentées comme des objets sexuels. Une femme enceinte est vue comme déjà prise, elle n’est pas en vente. »

Alice Neel reste fidèle à ses engagements politiques en participant à la manifestation de 1968 devant le Whitney Museum, qui déplore l’absence d’artistes femmes et d’artistes Afro Américain-es dans l’exposition « The 1930s : Painting and Sculpture in America ». Elle est également présente et actives lors de nombreuses actions en 1971 : en janvier, elle fait partie d’un groupe de 19 femmes qui exigent une session à l’une des réunions hebdomadaires de l’Alliance des Artistes Figuratifs de New York, qui a toujours été composée uniquement d’hommes ; en mai, elle se joint à une manifestation contre l’exposition « Contemporary Black Artists in America » (Artistes Contemporains Noirs en Amérique), qui est vivement critiquée par les artistes car jugée mal faite ; en septembre, elle participe également à une manifestation devant le Whitney Museum organisée par la Black Emergency Cultural Coalition et Artists and Writers Protest Against the War in Vietnam, qui reproche à la librairie du musée de refuser de vendre leur livre sur la mutinerie de la prison d’Attica. Elle est aussi signataire de pétitions féministes exigeant une place aux femmes dans le monde de l’art.

En 1973, elle reçoit une bourse de 7500$ du Fond National pour les Arts. Elle participe à de nombreuses expositions consacrées aux femmes artistes.

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Carmen et Judy, 1972

En 1974, le Whitney Museum présente sa première rétrospective. Cette événement majeur, dont Alice est très fière, a cependant un goût doux-amer : ses peintures étant considérées comme ringardes par les conservateurs du musée en charge de l’art contemporain, c’est Elke Solomon, conservatrice des oeuvres imprimées, qui se charge de l’organiser. Le résultat ne rend pas complètement justice à l’oeuvre rayonnante de l’artiste, comme on peut le voir avec ces critiques : Lawrence Alloway, chroniqueur à The Nation, parle d’une exposition mal ficelée, desservie par l’incohérence du choix des oeuvres, tandis qu’Alloway, un ami qui est le mari de Sylvia Sleigh (une autre peindre figurative), se dit choqué par la manière dont on traite le travail d’Alice – l’exposition donne une place bien trop importante aux peintures des dix dernières années, omettant des oeuvres majeures, et le catalogue est une brochure de huit pages.

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Autoportrait, 1980

Dans les années 80, sa santé décline. Isabetta, sa fille qui a été élevée à Cuba et avec qui elle a probablement perdu contact (on a peu d’information à ce sujet), se suicide en 1982 à l’âge de 54 ans.
Malgré la vieillesse, Alice reste active et occupée jusqu’au bout. Aidée par ses fils, elle participe à des expositions et à des publications, reçoit des bourses, fréquente et peint des ami-es. En février 1984, on lui diagnostique un cancer du colon avancé. Elle répond malgré tout présente à l’invitation de « The Tonight Show » à une interview télévisuelle avec Johnny Carson en avril. En juillet, elle subit une chimiothérapie qui l’affaiblit beaucoup, mais elle ne cesse pas de peindre.

Elle décède le 13 octobre 1984 dans son appartement new-yorkais, entourée de sa famille.

Le 7 février 1985, une cérémonie commémorative en son honneur est organisée au Whitney Museum.

 

sources :

https://mydailyartdisplay.wordpress.com/2016/10/21/alice-neel-part-5-sam-brody-the-new-man-in-her-life-family-portraits-and-he-said-she-said/

http://www.aliceneel.com/biography/

https://en.wikipedia.org/wiki/Alice_Neel

Catalogue de l’exposition « Alice Neel, Peintre de la vie moderne« , Fondation Vincent Van Gogh Arles, publié en 2017