Alors que leur prochain album Blood Orange Sirup produit par la maison de disque Differ-ant est attendu pour février 2019, TELEFERIK sort un single estival, coloré et entraînant, «Khalina n’shouf» («Laissez-nous voir »). Ce mois-ci Prenez Ce Couteau a eu l’honneur de pouvoir s’entretenir avec la chanteuse et bassiste du groupe, Eliz Mourad.  Le temps de résoudre quelques problèmes techniques sur Skype, la conversation était lancée et nous avons traversé ensemble de nombreux sujets : l’identité, les langues, la musique commerciale, l’homosexualité, l’immigration, la politique…

« Khalina Khalina (Laissez-nous, Laissez-nous)

Khalina N’shouf ( Laissez-nous voir)

Kelmen Kelmen (À travers)

Albo 3al makshouf (Les cœurs) »

TELEFERIK, c’est d’abord une rencontre. Avant de monter sur scène, Eliz et Arno tournaient des clips pour des artistes. Et finalement, ensemble ils quittent l’image pour le son. Selon Eliz, ce qui fait le lien entre ces deux médiums c’est « l’envie de raconter des histoires ». Pour Eliz, « la musique est un moyen de s’exprimer plus directement, de raconter la même histoire sans avoir besoin de constituer une équipe de cinéma. » Un milieu très hiérarchisé qu’elle ne regrette pas d’avoir quitté. Eliz chante pour «ceux qui ne chantent pas», comme elle le met en musique dans Khalina n’shouf. Elle m’a raconté combien c’était vital, et quasiment de la résilience.

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TELEFERIK lui donne la liberté de mettre en chanson son identité multiple.  Elle le doit également à une relation de confiance, voire une profonde connexion amicale et musicale avec Arno, un virtuose qui  «a appris la guitare en écoutant du Hendrix». Leur second album, Blood Orange Sirup, est le fruit d’une série de rencontres. Rencontres avec des artistes rassemblés autour de ce projet : le roi du synthé Rizan Said qui a travaillé avec Omar Souleyman et Bjork apporte une touche dabkeh (musique/danse traditionnelle levantine), ainsi que le joueur de synthé Kenzi Bourras (Acid Arab), et enfin Azzedine Djelil pour la réalisation et le mixage. Une rencontre pleine de promesses entre le rock et la dabkeh. Comme elle l’affirme elle-même, « Plusieurs couches constituent mon identité, comme un mille feuille. » Elle s’identifie comme «française, libanaise, femme et lesbienne». Les titres de TELEFERIK superposent les identités. Les différentes couches conservent leur propre autonomie : le rock et la dabkeh, Eliz et Arno… C’est ce qui fait la beauté de leur proposition.

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« UNE DIVA ARABE QUI CRIE » !

Les influences musicales d’Eliz sont éclectiques : « Fairuz, Tina Turner et tout ce qui est punk ». Elle me raconte que «même si c’est un peu cliché,» la préparation des repas familiaux était rythmée par les puissantes voix des divas arabes.

« J’aimerais me positionner dans la continuité des divas arabes dans l’histoire de la musique arabe, mais avec une énergie rock et expressive. Une femme qui crie en arabe c’est assez mal perçu. Je l’embrasse complètement. »

La réception d’un chant en arabe, comme nous le rappelait Mennel, éveille la suspicion. Mais avec Eliz nous avons aussi parlé de nos héritages arabes, et de nos positions, nos compromis, et stratégies face à nos traditions. Et pour cause, elle entend aussi s’adresser à un public libanais, et plus largement au monde arabe. Sa voix est entendue puisque le groupe a attiré l’attention des chaînes de télévision arabes comme Al Hurra TV, et d’autres chaînes locales. « J’ai été interviewée car le clip Mara a été remarqué par la chaîne et une interview a suivi pour présenter Teleferik. C’était la première fois qu’ils voyaient une « rockeuse » arabophone et ils voulaient en parler.» 

« Mara » (femme en arabe) Une chanson blues sur la suspicion qui pèse sur les femmes lorsqu’elles sont célibataires. 

Une femme arabe qui crie peut aussi être mal perçue dans le monde arabe, pas seulement pour une question de genre mais aussi de classe. Ça ne correspond pas forcément aux codes de la féminité bourgeoise. Eliz insiste sur le fait qu’elle utilise un arabe populaire, celui qu’on utilise pour parler, qu’on entend dans les rues. Et ça, ça  bouscule aussi les représentations orientalistes.

Les chansons de l’album Blood Orange Sirup seront en trois langues : l’arabe, le français et l’anglais. Certains titres s’adressent plus particulièrement au contexte français, comme « De l’Autre Coté », tandis que dans « Aloulé », il s’agit de « répéter ce que l’on m’a dit, comment on m’a dit d’aimer et de quelle manière» se confie-t-elle. Dans cette chanson en arabe, Eliz joue sur le double sens, le jeu de mot, la poésie pour raconter une histoire sur l’orientation sexuelle.

ÊTRE UNE CHANTEUSE DANS LE MILIEU MUSICAL

J’ai posé des questions à Eliz sur ce que c’était d’être une chanteuse dans un milieu rock – et par extension musical – souvent dominé par des hommes. D’après elle : « Beaucoup de femmes font de la musique, la résultante et que pourtant on n’en voit pas assez qui continuent, n’abandonnent pas avant que leurs noms soient reconnus. Avec Arno nous sommes à égalité. On se partage les tâches et il me considère comme son égal. Après, dans le milieu musical, il est sûr que l’on s’adresse beaucoup plus directement à lui que à moi. Même si, en effet, tout ce qui est post-prod m’intéresse moins pour l’instant que la compo et l’écriture. » Eliz admet que parfois il faut fournir plus de preuves pour obtenir la confiance des autres.

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En discutant avec Eliz, il apparait évident que TELEFERIK se positionne politiquement. «De l’Autre coté» raconte la traversée des frontières, l’exclusion, à l’heure de la loi Asile et immigration. Il s’agit aussi pour elle de se questionner sur son identité : « Mais de quel coté est mon coté ?». En outre, Eliz a rappelé son engagement en ce qui concerne les questions LGBTQI. Elle a notamment fondé l’association SAWTI (ma voix) destinée aux femmes arabes queers. La queerness est une composante de son identité « mille-feuille ». Elle s’insinue dans les histoires qu’elle raconte, sur le fait de ne pas être tout à fait à sa place nul part, en tant que femme arabe lesbienne issue de la diaspora. Mais elle semble avoir élu domicile aux interstices entre ces différents espaces à force de voyager entre les mondes.

J’aime bien Jul aussi, c’est un recycleur. Il écrit comme on twitt et parle de son quartier avec sincérité. Il représente la jeunesse d’aujourd’hui.

Comme à notre habitude, nous demandons à nos artistes du mois de partager leurs coups de coeur actuels.  Pour Eliz, c’est Aya Nakamura et « la musique des descendants de l’immigration » en France.

Elle insiste sur le fait qu’on hiérarchise à tort les musiques, alors que selon elle tout est bon à prendre. « J’aime bien Jul aussi, c’est un recycleur. Il écrit comme on twitt et parle de son quartier avec sincérité. Il représente la jeunesse d’aujourd’hui. J’aime aussi le duo féminin rock Mr Airplane Man, un groupe indé US. » Elle ajoute « Rihanna!» puisque sa sonnerie de téléphone « Wild Thoughts » nous le rappelait.

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Bref, avec Eliz Mourad on est conviés à une traversée des frontières, à faire des sauts dans l’espace et le temps. Retrouvez TELEFERIK sur leur site webFacebook, Youtube, Soundcloud, Instagram, Tumblr.

/ Photos d’Eve Saint Ramon.