Aloïse Corbaz est une artiste Suisse autodidacte. Diagnostiquée schizophrène à l’âge de 32 ans, elle a commencé à peindre et dessiner lors de son internement dans un hôpital psychiatrique. Nous avons choisi d’écrire sa biographie pour la journée mondiale des maladies mentales, le 10 octobre.

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

Aloïse Corbaz est née en Suisse, à Lausanne, le 28 juin 1886. Elle est la septième d’une fratrie de huit enfants. Son père est employé des postes, et sa mère, d’origine paysanne, décède alors qu’Aloïse entre tout juste dans l’adolescence. Sa soeur aînée Marguerite endosse alors le rôle maternel avec autorité. Toute jeune, Aloïse a pour ambition de devenir cantatrice, et elle suit des cours de chant qui révèlent une belle voix. Elle s’inscrit à l’école professionnelle de couture de Lausanne, et obtient son baccalauréat à l’âge de 18 ans.

Elle entretient alors une relation passionnée avec le frère de son voisin, un prêtre défroqué étudiant de la faculté de Théologie libre de Lausanne. Cette relation est jugée scandaleuse, et Marguerite la pousse à rompre. L’étudiant est expulsé de la faculté, leur correspondance est détruite.

Aloïse est envoyée par sa soeur en Allemagne, où elle exerce l’activité de préceptrice. Elle passe par Leipzig, Berlin, puis enfin Potsdam. C’est dans cette ville qu’elle fait la rencontre du chapelain de l’empereur Guillaume II, qui l’engage comme gouvernante de ses filles. Elle travaille au château de Sans-Souci et fréquente la cour, dont les fastueuses activités l’impressionnent.

En 1913, lors d’une défilé, elle aperçoit Guillaume II. Elle se construit alors un fantasme autour de cet homme inatteignable et en devient follement amoureuse, et chante parfois pour lui dans sa chapelle privée le dimanche.

Son état de santé commence à se détériorer. Peu avant la déclaration de la Première Guerre Mondiale, elle retourne en Suisse. Elle développe alors de forts sentiments pacifistes, anti-militaristes, et s’éprend du pasteur Gabriel Chamorel, un fervent défenseur de la paix. Son comportement est jugé de plus en plus délirant, et en 1918, sa famille décide de la faire interner à l’hôpital de Cery.

Aloïse commence alors à écrire et dessiner sur les supports de petit format en papier qu’elle trouve ici et là. Elle supporte mal l’enfermement, comme en témoigne une lettre envoyée à son père. Diagnostiquée schizophrène, elle a des accès de violence qui alternent avec une agitation érotique et un besoin d’isolement. Elle ne parle plus, s’enfermant dans un mutisme qui durera dix ans. Au bout d’un an d’internement, elle ne montre aucun signe d’amélioration.

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fait entre 1917 et 1924 // Inscriptions
En haut à gauche: «Le sacre de / Marie-Louise et Napoléon / par Pie VII»; en haut à droite: «lulu / Materdolorosa». Au verso, le long du bord latéral gauche: «Libération de l’humanité par / Lulu libre de sortir / […]»; sur le reste de la surface, de haut en bas: «Un astre s’est-il levé en elle / en joyaux de la tiare universelle / un seigneur resplendissant / de lumière qui a étendu / le ciel comme un / tapis de palais de la Paix / à la Haie comme le nom l’indique».

En 1920, elle est transférée à un nouvel établissement : l’asile de la Rosière, à Gimel.

Sa pratique du dessin, d’abord faite en cachette à l’aide de matériaux et de supports improvisés, l’aide à aller mieux. Ses sujets de prédilection sont le couple amoureux, l’opéra et ses souvenirs de la cour impériale allemande.

 

Le psychiatre Hans Steck repère ses oeuvres et l’encourage, lui fournissant du matériel. Il demande à ce que ses dessins soient gardés avec soin, ce qui était rare à l’époque (les dessins de « fous » étant la plupart du temps jetés).

À partir des années 1930, l’état psychologique d’Aloïse se stabilise. Elle a trouvé une routine qui lui convient : le matin, elle repasse le linge des patients, une activité ritualisée qu’elle affectionne, et l’après-midi, elle s’adonne à la peinture et au dessin. Petit à petit, elle reprend la parole, s’exprimant de manière cryptique.

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Tsarine – entre 1924 et 1941

Aloïse aime utiliser ses matériaux jusqu’au bout et improviser des supports insolites. Elle crée sur des supports de matière et de dimensions variées, comme des papiers d’emballage ou des journaux qu’elle coud parfois entre pour obtenir un plus grand format. Souvent, elle remplit entièrement la feuille, recto verso. Elle utilise parfois des fleurs du jardin de l’hôpital pour obtenir un jus coloré, et utilise ses crayons jusqu’à la fin, allant jusqu’à piler les mines pour en faire une pâte à l’aide de sa salive, dessinant avec ses doigts.

 

En 1941, une étudiante en médecine de 25 ans, Jacqueline Forel, découvre l’oeuvre d’Aloïse en prenant des cours avec le professeur Steck, qui montre souvent des oeuvres de patient-es à ses élèves. Elle décide de la rencontrer. Au début, il est difficile d’établir un contact, mais petit à petit, les deux femmes deviennent amies. Aloïse la surnomme « l’ange Forel ». Jacqueline fait une thèse de médecine sur son oeuvre « Aloïse ou la peinture magique d’une schizophrène ». Son rapport privilégié avec l’artiste lui permet d’obtenir des clefs d’interprétation de ses peintures que personne n’avait obtenues. Elle peint ce qu’elle appelle « le monde naturel ancien d’autrefois », c’est-à-dire le monde qu’elle a connu avant son hospitalisation. Ce monde est virevoltant, coloré, romancé. Comme nous en informe le dossier de presse de l’exposition « Aloïse Corbaz, en constellation », qui a eu lieu au Musée d’Art Moderne de Lille Métropole en 2015, « Aloïse donne aux couleurs une forte charge symbolique. Le rouge qui domine dans les compositions représente l’amour et la puissance. Les personnages symbolisant le pouvoir sont vêtus de rouge et les couples entourés de fleurs écarlates. À l’opposé, les bruns, violets ou verts foncés sont des couleurs sans vie. Le jaune est signe de perfection et le vert caractérise la vie spirituelle. Les personnages aux yeux verts représentent des personnages mythiques, tandis que ceux qui ont les yeux bleus symbolisent le monde du théâtre. »

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Couchés dans la toge à Napoléon, 5e période : 1960-1963

En 1946, Jacqueline apprend que Jean Dubuffet, célèbre artiste français, s’intéresse de près à l’art des malades mentaux. Elle décide alors de le rencontrer pour lui montrer des dessins d’Aloïse. Jean Dubuffet est immédiatement séduit par son oeuvre. Il en ajoute à sa collection, et rend plusieurs fois visite à Aloïse, avec qui il noue une amitié. Elle commence alors à obtenir une certaine reconnaissance dans les milieux artistiques. En 1948, Jean Dubuffet présente son travail au Foyer de l’Art Brut. André Breton achète certaines oeuvres.

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Sans Titre, 1948

En 1951, elle peint son oeuvre maîtresse, Le Cloisonné de Théâtre, et la remet à Jacqueline. Cette oeuvre de 10 mètres de long décrit une histoire proche de la vie de l’artiste, divisée en plusieurs actes comme une pièce de théâtre. On y découvre sa vie amoureuse et sentimentale. L’oeuvre est truffée de références à des personnalités qu’elle admire, comme Napoléon ou l’impératrice Sissi. On y trouve également des clins d’oeil à Van Gogh ou Beethoven.

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Le Cloisonné de Théâtre (source de l’image)

 

À la fin des années 50 et au début des années 60, ses oeuvres sont montrées dans plusieurs expositions, notamment à Paris. Elle est invitée par le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne à participer à l’exposition « Femmes suisses peintres et sculpteurs » en 1963.

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Abbé Bovet, entre 1960 et 1963

Mais cette notoriété se révèle être un doux poison pour Aloïse. Repérée par les pouvoirs publics, elle est placée sous le contrôle d’une ergothérapeute pour améliorer son oeuvre et la rendre plus lucrative. Dépossédée de son cocon créatif, elle ne dessins plus qu’au stylo-feutre. Jacqueline remarque que ses dessins ont perdu leur vivacité.

Peu de temps après, le 5 avril 1964, Aloïse Corbaz s’éteint.

 

Sources :

http://www.musee-lam.fr/wp-content/uploads/2015/02/LaM-Aloise-Corbaz-en-constellation-Dossier-de-Presse.pdf

http://www.musee-lam.fr/wp-content/uploads/2010/12/Aloise-Corbaz.pdf

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alo%C3%AFse_Corbaz